Véronique Leroux-Hugon

Présentation

 

Conservateure des bibliothèques. Membre de l’APA (Association Pour l’Autobiographie) et du comité de rédaction de la FAR (Faute à Rousseau) . Boulimique de lectures et notamment d’autobiographies . 

 

Quelques écrits :

Véronique Leroux-Hugon parle du livre "Un piton séparé du reste du monde"

 

Note de lecture de Véronique Leroux-Hugon – 09 octobre 2018 à propos du livre "Un piton séparé du reste du monde" (auteur Claude Georges Picard  - Préface de Jean Charles Jauffret - Les Editions du Net, 2013,232 p.)

Ce livre date de 2013, les événements invoqués de plus de 50 ans, mais il reste d’actualité. J’ai fait la connaissance de Claude Picard à Montpellier, lors d’une journée consacrée à l’écriture des journaux intimes. Du 10 Janvier 1961 au 7 février 1962, il a tenu le sien quotidiennement dans la dernière année de la guerre d’Algérie, un journal magnifique où il dit à plusieurs reprises l’importance de l’écriture, celle d’aligner les mots, tout pétri qu’il est de littérature et de poésie. De cette guerre absurde, de l’ennui, il tente de s’échapper en faisant l’instituteur dans un village reculé de la Kabylie, Imaghdacene, mal traité parce que non rallié, « rebelle » : les femmes n’ont donc pas le droit aux rations, les enfants pas le droit aux vaccinations. Dans ce poste militaire isolé à 1200 mètres d’altitude, le piton, cet appelé est soldat mais aussi instituteur-infirmier-écrivain public.

Complice involontaire, il a conscience et culpabilise de son double jeu de viril soldat et de bon instituteur, comme la France jouait alors double jeu : « J’endosse mes deux rôles : solidaire de mes compagnons sur le terrain, solidaire du malheur des enfants d’Imaghdacene. »

Ainsi à 15 jours d’intervalle il décrit le 2 mars 1961 les premiers contacts avec ses 152 élèves répartis en 3 classes et les joies profondes et multiples qu’il en tire. Mais le 28 mars : « Je suis fatigué, fatigué de ne pas comprendre, fatigué de l’intolérance, de la solitude, de ce racisme indéracinable qui nous habite tous, du pourrissement de cette guerre, épuisé de tenter de comprendre les pourquoi et les comment de ma vie ici et ailleurs si las de laisser ici « pitonner » ma jeunesse. »

Lucide, il transcende son malaise par l’écriture, constate : « Je m’accroche à ces pages comme un naufragé à sa bouée. Dire, écrire le rien qui m’habite n’est pas chose aisée. Cette vie, le vide de moi-même et cette vacuité déteint sur le papier. Impossible de comprendre ce monde sans avenir. La laideur du treillis ne déteint elle pas sur l’âme ? »

Déchirement personnel, schizophrénie, ce sont aussi ceux de son pays : « Qu’importe si nous gagnons la guerre sur le terrain, si la France ici dans ce village perd son prestige et son honneur ? Les enfants d’Imaghdacene ont aujourd’hui assez de haine et de mépris pour devenir de bons fellaghas. »

A son départ, le 7 février 1962, il évoque le temps de l’oubli qui commence, mais lui n’oubliera pas et c’est pourquoi ce journal, rédigé comme une nécessité, reste actuel.

Revenu en Kabylie en 1975, il reçoit un accueil chaleureux des habitants d’Imaghdacene, c’est en 2014 que lui est décernée par le village une « déclaration de reconnaissance méritoire »

(Véronique Leroux-Hugon)

 

[Fiche du livre]

Véronique Leroux-Hugon parle du livre "Journal d’un interné. Drancy 1942-1943"

 

Note de lecture de Véronique Leroux-Hugon – 07 septembre 2018

Comme on le sait, les journaux sur les camps de transit  français, dont Drancy durant la seconde guerre mondiale sont nombreux, grâce notamment à l’activité éditoriale de la Fondation Mémoire  de la Shoah. Celui de Georges Horan-Koiransky est hallucinant, illustré, si l’on ose dire, par un volume d’estampes publié en 1947 et réédité en 2017 avec le même titre : « Le camp de Drancy, seuil de l’enfer juif.  Dessins et estampes 1942-1947 » Créaphis publie parallèlement le journal à partir, non du manuscrit original, mais d’une version dactylographiée postérieure. Cette publication est fondamentale, tant y transparaît la personnalité de son auteur, la rigueur et la profondeur des observations du grand dessinateur qu’il est, visibles dans son écriture et dans les dessins évoqués. Cette édition est précédée d’une introduction de Benoît Pouvreau complétant en notes les entrées du journal par un catalogue terrifiant des déportations au jour le jour vers Auschwitz, auquel il ajoute une courte biobibliographie.

On peut envisager la lecture de ce journal sous trois angles : un constat précis, incontournable, sur la vie à Drancy, sur la préparation des convois, la déportation d’enfants décidée par le gouvernement français. L’auteur évoque aussi son statut particulier de juif « NARJ », on y reviendra. Enfin se découvre la personnalité de cet artiste, désespérément en quête de papier pour ce témoignage graphique, auquel fait allusion Thomas Fontaine dans sa préface.

« 16/04/1943 : J’écris ceci pour moi. Pour me libérer d’une obsession… je suis intoxiqué de Drancy, saturé [par la] maléfique influence de ces images : je n’ai qu’un moyen de leur échapper les fixer sur le papier. »

Arrêté le 11 Juillet 1942, l’auteur rappelle le 22 juillet: « Je renouvelle ma volonté d’être l’enregistreur et le transcripteur fidèle de ce que je verrai. Ce sera une création douloureuse. »

Dans des entrées irrégulières, il pose un regard attentif parfois humoristique sur la vie quotidienne au camp, son (in)organisation matérielle, les arrivées et départs incessants dans une pagaille étonnante, les exactions et pillages des PQJistes (Police des Questions Juives) dont il dit : « Les simili-inspecteurs Péquijistes continuent leurs manigances et la puanteur de leur propos égale celle de leur âme » ; il énumère le cours des denrées de base, orchestré par les mêmes trafiquants. Chargé d’aider à l’organisation des convois, il décrit la mécanique des transferts, les rouages de la machine à déporter. Particulièrement choqué par le sort des enfants, il note, le 15/08/1942 : « Ste Marie mère de Dieu ! C’est votre fête ! Le fruit de vos entrailles est béni ! ». Un millier d’enfants viennent de recevoir la bénédiction divine et sont internés dans le camp »

Par de nombreuses remarques il excelle à faire ressentir l’angoisse permanente qu’engendrent les rouages du monstre, l’horreur, le soulagement bref (il quitte Drancy pour Pithiviers et Beaune La Rollande pour réintégrer Drancy quelques jours plus tard) : « Un peu de repos ne me nuira pas… ne plus voir toujours ces horribles scènes  ne pas pétrir cette argile humaine de désespérance et d’angoisse. »

Cette angoisse, il va la connaître pour son compte dans les derniers jours, à guetter son nom dans la liste des déportables. En effet Georges Horan-Koiransky a le statut un peu spécifique de NARJ : initiales terribles qui signifient : Non Appartenance à La Race Juive. En principe, ce statut proclamé à Nuremberg en 1933 préserve de la déportation les conjoints d’aryens, à condition qu’ils puissent en produire le certificat, celui que sa femme va présenter très tôt lors de son arrestation mais qui tardera à être reconnu. Caustique il ponctue ses notes de : « Qui veut des maris d’aryennes ? » et remarque : « Le fait d’avoir épousé une aryenne était l’indice d’un abandon de la race juive en faveur de l’aryanisme. J’aurais pensé quant à moi que la contamination d’une aryenne par un abject juif était une aggravation ».

Ce statut va néanmoins permettre sa libération le 13 mars 1943 ; il explique aussi la spécificité de son regard sur ces huit mois d’emprisonnement, la qualité d’observation d’un artiste témoin infiniment précis. Toujours en quête de papier pour dessiner, quand on ne lui confisque pas les feuilles envoyées dans les colis hebdomadaires, il dessine avec les moyens du bord, signale par exemple sur l’architecture de Drancy : « et moi qui ne vis que par les couleurs, les lumières, les peintures, les formes, les traits, les oppositions des ombres et des lumières, gratte-ciel de Drancy je vous ai vus en peintre et non pas en interné ». Le 21 juillet, il observe les douches : « Je regarde les anatomies ridiculement terribles échappées du délire de quelques nécromanciens flamands et ressuscités par quelques esprits blasphémateurs. »

Réservé sur le judaïsme, il demeure sensible à la célébration du Grand Pardon dans le camp en septembre 1942 : « Tout Israël est là, dans sa douleur, sa confession, sa misère, sa déportation. »

Il faut lire et relire ce texte cathartique relatant 8 mois d’internement après lesquels, libéré en mars 1943, il se fabrique de faux papiers, se cache et s’engage dans la Résistance.

[Fiche du livre]

[Livre d'histoire : "Drancy, un camps de concentration très ordinaire", Maurice Rajsfus, 1996]

Fières archives : des homosexuels fin de siècle

 

Un article à propos de l'exposition et de son catalogue : Fières archives : Documents et images autobiographiques d'homosexuels "fin de siècle" 

Cet article est paru dans "LA FAUTE A ROUSSEAU" n° 76-octobre 2017 (article reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteure).

"L'affiche d'un garçon au profil grec a invité jusqu'à fin août à une passionnante exposition à la Mairie du IVe (Paris) sous le beau titre de "Fières archives". Philippe Artières et Clive Thomson en sont les commissaires, auteurs aussi d'un livre qui en amplifie l'intérêt.

Le propos : donner à voir des documents autobiographiques d'homosexuels "fin de siècle", à partir de l'immense collection constituée par Georges Hérelle. C'est aussi décrire les étranges rapports instaurés fin XIXe siècle entre les grands absents de l'histoire, les invertis, pédérastes et autres sodomites et le savoir, donc le pouvoir médical...".

[La fiche du livre]

FieresArchivesFieresArchives [251 Kb]

Geneviève Hennet de Goutel : écrits de guerre et d'amour

 

Note à propos du livre "Ecrits de guerre et d'amour" de Geneviève Hennet de Goutel (16 octobre 2017)

En 1916, on a proposé à Geneviève Hennet de Goutel de se charger d’un hôpital de la Croix-Rouge en Roumanie. « Cela tente la Gen aventureuse, la Gen organisatrice, la Gen infirmière aussi, cela tente aussi la petite Française d’aller porter très haut là-bas le drapeau de la France et de le faire aimer encore davantage », écrit-elle.

Cette remarque caractérise bien le ton des écrits de Geneviève Hennet de Goutel (née en 1885), formée à la Croix-Rouge et bien décidée à participer à la guerre, car elle avait essayé par deux fois de s’engager au front. Elle va accepter avec enthousiasme la proposition de partir avec la Mission sanitaire française, le 4 octobre 1916....

la pratique autobiographique des cheminots

 

Un article paru dans Paru dans "Revue d’histoire des chemins de fer", 44 | 2013

Résumé

L’Association pour l’Autobiographie (APA) s’est donné pour but de recueillir, conserver et valoriser les écrits du moi, sous des formes diverses telles que récits de vie, journaux intimes, correspondances.

Dans cet ensemble les vies de cheminots ont leur place, d’autant plus que le siège de l’Association est à Ambérieu, nœud ferroviaire important, et a reçu de ce fait plusieurs textes de déposants vivant dans l’Ain.

Un repérage dans le fonds de l’APA a permis de constituer un corpus d’une quarantaine de dépôts : ceux de 19 personnes ayant travaillé dans les chemins de fer (non exclusivement cheminots) et ceux de 18 descendants évoquant le travail de leur père et leur propre parcours. Il faut noter d’emblée que ces textes peuvent être consacrés en totalité à la vie professionnelle mais qu’ils le sont plus fréquemment en partie seulement. La présentation de ce corpus sera l’occasion d’évoquer la description des conditions et du vécu du travail, tels qu’ils apparaissent dans ces écrits précieux pour la transmission d’une mémoire du travail, témoignant également des trajectoires sociales (qui furent le thème des Journées de l’APA en 2011).