"Gilets jaunes"

Gilets jaunes : 10 romans annonciateurs de la crise

 

Le magazine TELERAMA a sélectionné dix romans récents permettant d’éclairer les causes et les enjeux du mouvement social des Gilets jaunes.

"Le mouvement des Gilets jaunes a fait surgir sur nos écrans des visages et des corps qui en étaient en grande partie exclus. Un bout de France, pourtant majoritaire, largement invisibilisé par les médias et la culture. Le roman français, pourtant, leur a consacré ces dernières années de belles pages dans des récits sociaux proches parfois de l’actualité, toujours de la réalité. Ecrivains et écrivaines se sont attelé et s’attachent encore à observer les mécanismes de la violence sociale, à sonder le malaise des territoires français, à exprimer la colère et la détresse de leur population et à imaginer l’issue souvent tragique qu’elles pourraient trouver. En voici dix dont les histoires d’abandon, de domination ou d’insurrection font largement écho à la situation que traverse actuellement le pays."

 

François Beaune – “Omar et Greg”                 François Bégaudeau – “En guerre”
Arno Bertina – “Des châteaux qui brûlent”   Marion Brunet – “L'Eté circulaire”
Virginie Despentes – Trilogie “Vernon Subutex”   Yannick Haenel – “Les Renards pâles”
David Lopez – “Fief”   Nicolas Mathieu – “Leurs enfants après eux”
Nathalie Quintane – “Un œil en moins”   Hélène Zimmer – “Fairy Tale” 

Dernière sommation

 

Livre de David Dufresne

Dans le Paris de l’insurrection, un enquêteur indépendant  : Étienne Dardel.
Une jeune réalisatrice, Vicky, qui tombe aux marches de l’Assemblée nationale.
Sa mère, sur un rond-point du Tarn, passée du Parti socialiste au Rassemblement national.
Le directeur de l’Ordre public, un républicain qui veut croire en la police.
Place Beauvau, un ministre qui tweete et qui tangue.
 
Et tout un monde qui traverse Dernière sommation comme un tableau vivant  : garde du corps incontrôlable, street medic courageuse, président assiégé, policiers en roue libre, éditorialistes compromis, entre mensonges et raison d’État.
 
Le grand roman de l’insurrection, tout en urgence et en modernité.
Le premier roman de David Dufresne

[Un article paru le 15 octobre 2019 dans EAN].

Jojo, le gilet jaune

 

Livre de Danièle Sallenave

Il y a ce que disent les Gilets jaunes. Il y a surtout ce qu’ils révèlent. Cette manière de parler d’eux, dans la presse, les médias, les milieux politiques, sur les réseaux sociaux ! Une distance, une condescendance, un mépris.

Au miroir du mouvement des Gilets jaunes, l’élite politique, intellectuelle, culturelle a laissé voir son vrai visage. Début janvier 2019, le président promet d’éviter ces « petites phrases » qui risquent d’être mal interprétées, mais il rechute aussitôt. Les médias ne devraient pas, dit-il, donner sur leurs antennes « autant de place à Jojo le Gilet jaune qu’à un ministre ».
Ainsi se révèlent l’étendue et la profondeur de la fracture qui sépare les « élites » des « gens d’en bas ». Fracture géographique, économique, politique et sociale. Et surtout fracture culturelle, entre les habitants des grandes villes, et tous les autres.
La violence et les embardées de langage de quelques-uns ont jeté le discrédit sur les Gilets jaunes. Il ne faudrait pas qu’une élite, assurée de sa légitimité, en tire argument pour occulter la force d’un mouvement qui a fait entendre une exigence de justice et d’égalité, parfois confuse, mais toujours profondément démocratique. Retrouvant ainsi l’inspiration des grands sursauts populaires qui ont marqué notre histoire.

Faute d'égalité

 

Livre de Pierre Bergounioux

"On attendait d'énergiques initiatives, des changements effectifs, de vrais événements. Ils ne se sont pas produits. Cinq décennies ont passé en vain, à vide, apparemment. Et puis ce qui aurait dû être et demeurait latent, absent fait irruption dans la durée". Pierre Bergounioux entreprend ici de saisir les origines et la signification du soulèvement social que la France a vécu ces derniers mois. Il enracine sa réflexion dans l'histoire des nations et des idées occidentales, en vertu de l'axiome selon lequel tout le passé est présent dans les structures objectives et la subjectivité des individus qui font l'histoire. Ainsi se poursuit, jusque dans les formes les plus contemporaines de la contestation, en pleine crise du capitalisme et de la représentation politique, le rêve égalitaire qui nous est propre.

[«Tracts» est une nouvelle collection d’intervention chez Gallimard]

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La traversée de Paris des gilets jaunes, par Grégoire Bouillier

  Un article de Grégoire Bouillier, paru dans LIBERATION du 20 décembre 2018 Pour écrire sur les gilets jaunes, il faut sortir s'est dit l'écrivain. Tenter de comprendre ces manifestants autoentrepreneurs de leurs propres revendications. De République à l'Arc de triomphe (Charlot déprime, son anagramme), retour sur la longue marche des 99 % le 8 décembre. Des visages vrais.

Deux écrivains s'expriment sur les "Gilets jaunes"

 

 

Edouard Louis

« Chaque personne qui insultait un gilet jaune insultait mon père »

Dans « les Inrockuptibles » du 4 décembre 2018

 

 

Annie Ernaux

« Il n’y a pas de nouveau monde, ça n’existe pas »

Dans « Libération » du 9 décembre 2018

"Qui a tué mon père" d'Edouard Louis

 

Note de lecture de Michèle Cléach – 13/12/2018 

Si vous n’avez pas lu à sa sortie en mai dernier Qui a tué mon père d’Edouard Louis, c’est le moment de le faire. Mieux qu’un micro-trottoir dont sont friands les médias,  mieux que deux ou trois phrases « volées » ici ou là, mieux que l’analyse en surplomb de spécialistes en tous genres, ce récit hybride qui ne veut répondre à rien d’autre qu’à la nécessité : « ce que je dis ne répond pas aux exigences de la littérature mais à celles de la nécessité et de l’urgence, à celle du feu », nous plonge au cœur de ce qui, depuis plusieurs semaines, nous agitent tous, et bien au-delà de nos frontières.

Qui a tué mon père est d’abord une adresse au père du narrateur, ce père que les lecteurs d’Edouard Louis ont déjà rencontré dans son premier roman, En finir avec Eddy Bellegueule, personnage point trop sympathique qu’il avait fui en même temps qu’il fuyait son milieu d’origine (social et géographique) raciste et homophobe. Ce père qu’il revient voir très longtemps après son départ et qu’il peine à reconnaître : difficultés à parler, insuffisance cardiaque, problèmes respiratoires, diabète, cholestérol, à « à peine plus de cinquante ans » : « Tu appartiens à cette catégorie d’humains à qui la politique réserve une mort précoce ». On est page 14 et le ton est donné.  Car le narrateur n’est plus l’enfant qui espérait l’absence de son père quand il rentrait de l’école  - même si certaines situations donnent à voir que les choses ne sont pas si simples, que ce père-là pouvait avoir aussi des accès de tendresse et de complicité avec son fils – , il a évolué, appris à décrypter les situations, acquis des grilles de lecture et d’analyse historique, sociologique et politique. Son regard sur son père, sur la vie de son père, a changé ; à la lumière de ses acquis, il a compris comment la société a contribué à creuser l’écart entre son père et lui : « L’histoire qu’on enseignait à l’école n’était pas ton histoire à toi. On nous apprenait l’histoire et tu étais tenu à l’écart du monde ». Et au détour d’une page, il confesse « Il me semble souvent que je t’aime ».

Face à ce père physiquement détruit, Edouard Louis entreprend d’inventorier les événements : l’accident de travail qui lui détruit le dos, le déremboursement de certains médicaments, le « harcèlement » qu’il subit pour reprendre le travail malgré ce dos démoli et ses problèmes de santé liés à cet accident, la « loi travail », le mépris affiché pour les « assistés » et les « fainéants », mais aussi les hommes et les femmes responsables de cette destruction : « L’histoire de ta souffrance porte des noms. L’histoire de ta vie est l’histoire de ces personnes qui se sont succédé pour t’abattre. L’histoire de ton corps est l’histoire de ces noms qui se sont succédé pour le détruire. L’histoire de ton corps accuse l’histoire politique ».  

Mais en même temps que son corps se dégrade le père change. Il parle avec son fils et l’écoute, et son fils l’écoute aussi : « Toi qui toute ta vie as répété que le problème de la France venait des étrangers et des homosexuels, tu critiques maintenant le racisme en France, tu me demandes de parler de l’homme que j’aime. Tu achètes les livres que je publie, tu les offres aux gens autour de toi. »

Et le récit se termine quand, à l’issue de sa dernière visite, le fils dit à son père que, oui il fait toujours de la politique et que celui-ci lui répond : « Tu as raison. Tu as raison, je crois qu’il faudrait une bonne révolution. »

[fiche du livre]

« Écrire, c’est faire la guerre au monde. »

 

Extrait de l'intereview de Nicolas Mathieu par Georgia Makhlouf dans "L'Orient Littéraire" - décembre 2018   Nicolas Mathieu : « Les gens dont je parle se sentent trahis, abandonnés, méprisés et ce mélange est explosif. »   G.M. : Il y a dans votre roman une dimension clairement autobiographique. Aviez-vous le projet d’un roman prenant appui sur l’autobiographie ou cela s’est-il fait au fil de l’écriture ?   N.M. : Cette dimension autobiographique existe en effet parce que j’appartiens moi-même à un milieu modeste, même s’il n’est pas vraiment celui du roman. Ma famille n’a pas été frappée par le chômage ou la crise, mais nous appartenions à la classe moyenne inférieure et la hantise du chômage était toujours là. Nous vivions donc dans une anxiété permanente. En outre, mes deux parents avaient arrêté leurs études très tôt, à quatorze et seize ans, et nous subissions cette domination culturelle amplement décrite par la sociologie. Je partage donc avec mes héros une volonté d’arrachement à mon milieu d’origine. Comme eux, j’ai aussi fait l’expérience, durant mes années d’études universitaires, de mon appartenance à une classe sociale inférieure. J’en ai eu beaucoup de complexes. Contrairement aux étudiants issus de la grande ou moyenne bourgeoisie, non seulement je n’avais pas l’aisance financière qui était la leur, mais surtout je ne me sentais jamais à ma place. Je commettais des erreurs, des fautes de goût, je n’avais pas les codes. Proust parle beaucoup de ces couacs sociaux, de ces petites humiliations dues aux barrières sociales et j’en ai connu beaucoup.   G.M. : Mais néanmoins, malgré cette proximité à vos personnages, très sensible dans certains passages de votre roman, vous n’aviez pas le désir de vous situer dans l’autobiographie ?   N.M. : Non, pas directement. Disons que mon expérience personnelle m’a rendu particulièrement sensible à certains thèmes : les écarts sociaux, les humiliations qui en découlent, les situations où se jouent des fractures et des différences socio-culturelles marquées. J’ai sans doute un rapport de revanche face à ces situations vécues. Mais il y a aussi, du côté de l’autobiographie, la thématique des amours unilatérales qui a été le fil rouge, le motif central de mes années d’adolescence. Là encore, le thème est proustien : la jalousie, les amours non partagées, l’amour que l’on porte à quelqu’un qui ne le mérite pas… Vivre ces situations est quelque chose de violent, mais force à prendre conscience d’un certain nombre d’écarts et devient un outil d’élucidation du monde. Il y a enfin les disparités sociales énormes entre Anthony et Stéphanie, non seulement parce que ses parents à elle ont de l’argent, mais surtout parce qu’ils ont de l’ambition pour elle, ils la poussent, alors que pour les parents d’Anthony, chacun doit rester à sa place. J’ai moi-même subi cette injonction paradoxale de mon éducation où mes parents avaient envie que je réussisse mais en même temps m’enjoignaient de rester à ma place. ...

La guerre des pauvres

 

[Ce livre ne traîte pas des Gilets jaunes". Mais l'auteur a tout de même estimé qu'il fallait en anticiper la parution, car pour lui la "guerre des pauvres" du XVI siècle allemand, nous en apprend sur le mouvement des gillets jaunes]

Livre d'Eric Vuillard

1524, les pauvres se soulèvent dans le sud de l’Allemagne. L’insurrection s’étend, gagne rapidement la Suisse et l’Alsace. Une silhouette se détache du chaos, celle d’un théologien, un jeune homme, en lutte aux côtés des insurgés. Il s’appelle Thomas Müntzer. Sa vie terrible est romanesque. Cela veut dire qu’elle méritait d’être vécue ; elle mérite donc d’être racontée.

 

[Un article de la revue belge POLITIQUE - 27/01/2019,un entretien sur FRANCE CULTURE - 26/01/2019, un article de MEDIAPART - 21 janvier 2019]

Eric Vuillard interviewé par France Inter

 

Dans l'émission "L'Humeur vagabonde" du 23 février 2019 

"La guerre des pauvres petit livre essentiel d'Éric Vuillard qui se lit à la lumière de notre actualité sociale"

Depuis dix ans, Éric Vuillard nous offre des livres qui nous ouvrent les yeux sur les moments de l’Histoire où l’ordre réputé immuable du monde se déglingue. Déchirant d’une plume alerte et poétique, les voiles pudiques jetés par les vainqueurs sur leurs crimes, leurs mensonges, leurs trahisons, il met en lumière la résurgence, après chaque défaite, du long et terrible combat des humbles pour une société plus juste. Il publie aujourd’hui chez Actes Sud, La Guerre des Pauvres, récit bref et cinglant sur cette révolte des gens de peu, écrasée, comme il se doit, dans le sang et au nom de Dieu. Un petit livre essentiel qui se lit à la lumière de notre actualité sociale.