Ecrits

le recueil des notes de lecture

Une tribune mensuelle

 

Chaque mois, dans la page Culture d'ANGERS MAG, Martine Leroy-Rambaud a présenté son coup de cœur littéraire du moment, sous un angle bien particulier : celui du roman noir.

Depuis septembre 2017, ANGERS MAG a "fermé ses portes"

 

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"L'affaire Léon Sadorski", de Romain Slocombe

 

Note de lecture de Martine Leroy Rambaud

C'est un de ses sujets de prédilection, Romain Slocombe : dénoncer les extrêmes, les dérives, les embrigadements. Avec, toujours dans ses personnages, une ambiguïté, un moment de doute, de choix. .Des livres toujours très documentés, s'appuyant sur un contexte avéré pour glisser vers la fiction.Dans ses plus récentes parutions, c'état le cas dans Monsieur le Commandant (qui fut sélectionné pour le prix Goncourt et le Goncourt des lycéens en 2011) ; également dans « Première station avant l'abattoir » sur fond d'espionnage dans les années 20. Même ambiguïté aujourd'hui avec son dernier livre : « L'affaire Léon Sadorski ». L'action se déroule pendant la deuxième guerre mondiale. Léon Sadorski est un employé modèle à la troisième section des Renseignements généraux. Son travail : arrêter les juifs et les envoyer à Drancy. On est en avril 1942. Mais tout va bien pour Léon Sadorski ; il ne se pose pas de question, est heureux en ménage même s'il s'octroie de temps à autre, quelques petits extras. Mais en toute discrétion.

Et puis l'histoire bascule. Il est arrêté par la Gestapo, envoyé en Allemagne où, après quelques interrogatoires et entrevues, il est chargé de retrouvé un mystérieux agent double  soupçonnée d'être passée à l'ennemi, c'est -à-dire appartenir en fait à un réseau anti-nazi. Où est le problème ? C'est que cette Thérèse Gerst s'avère être son ancienne maîtresse.

Quel choix ? Quelle attitude au risque de tout perdre, de se perdre. Romain Slocombe, une fois encore, tisse un suspense aux intrications multiples.

"Ecoutez nos défaites", de Laurent Gaudé

 

Note de lecture de Martine Leroy Rambaud

Les livres de Laurent Gaudé sont autant d'échos du monde. Son premier livre, Cris, évoquait le premier conflit mondial. Il y a eu ensuite et notamment, Eldorado qui évoquait déjà la tragédie des migrants, la séparation avec sa terre et sa famille et le formidable Ouragan, une polyphonie bâtie sur les ruines de l'ouragan Katrina et le destin des laissés-pour-compte. Plus récemment, Danser les ombres évoquait à nouveau un cyclone, à Haïti cette fois.

Les romans de Laurent Gaudé ne sont pas à classer dans la catégorie du « Noir », si tant est qu'il soit besoin de catégories. Mais à chaque fois, en prenant appui sur le monde tel qu'il est, Laurent Gaudé développe une fiction qui pourrait être aussi, un jour, la nôtre. Ou, en tout cas, qui nous touche. Ainsi en est-il de son dernier livre paru : Ecoutez nos défaites. Un impératif comme une injonction. Laurent Gaudé, dramaturge, aime revisiter les mythes fondateurs. En l'occurrence, il prend appui sur Iphigénie, fille d'Agamemnon, sacrifiée pour « raison d'état ». Son décès fait se lever le vent qui emmènera la flotte de Mycènes à Troie. Que faut-il sauver ? Et à quel prix ? Pour illustrer le propos,  dans Ecoutez nos défaites : Haïlé Sélassié et sa lutte contre le fachisme ; Grant pendant la guerre de Sécession ; Hannibal et sa marche vers l'Italie, en passant les Alpes avec les éléphants et enfin, fiction, l'histoire d'un agent des services spéciaux, versus le bureau des légendes, et d'une archéologue en pleine guerre du moyen-orient. Autant de victoires au goût amer.

"La mort nomade", Ian Manook

 

Note de lecture de Martine Leroy Rambaud

Epuisé par la corruption ambiante et la violence, toujours taraudé par la disparition de sa fille, Yerruldelger est retiré depuis quatre mois dans la steppe à l'instigation de son maître shaolin. Il est détournée de son but initial par deux femmes : l'une est, elle aussi, à la recherche de sa fille ; l'autre veut trouver les responsables de l'assassinat de son amant, victime d'un meurtre rituel. Ce n'est que le début d'une série de cadavres qui met en évidence, à partir d'un événement local, des ramifications internationales où l'un des enjeux est l'avenir de la Mongolie et l'accaparement de ses terres, et plus encore, de son sous-sol. Ian Manook emmène le lecteur à travers le monde : le Canada, l'Australie, Paris, New-York et tisse les liens d'une intrigue qui lui permet de s'interroger, et nous interroger, sur la disparition d'une certaine forme de civilisation, sur un monde en disparition à travers des scènes. Comme les deux premiers tomes (Yerruldelgger en 2013, prix du quai du Polar à Lyon, et Les temps sauvages en 2015), La mort nomade parle aussi de géopolitique, d'enjeux financiers, de sauvegarde des traditions.

Congo Requiem

 

Note de lecture de Martine Leroy Rambaud

Ce livre est la suite de Lontano et on retrouve la famille Morvan, en proie aux mêmes démons et aux mêmes dilemmes. Le père et le fils aîné sont en Afrique au début du roman, l'un pour ses projets d'exploitation minière à peine légaux, l'autre pour tenter de résoudre l'énigme liée aux meurtres perpétrés dans la lignée de l'homme clou et dans lesquels son père n'est pas étranger. Quant à la fille, Gaëlle, et son frère Loïc, tous deux tourmentés par diverses addictions, ils vont se retrouver, eux aussi, face aux maléfices de l'homme-clou et de ses adeptes. Parviendront-ils à atteindre une certaine sérénité ? Et à quel prix ? Un deuxième tome tout aussi addictif que le premier.

Un jardin à la cour

 

Note de lecture de Martine Leroy Rambaud

Je suis un homme qui essaie d'écrire au-delà du lecteur, pour ce lectorat invisible que sont ceux et celles qui ne saent ni lire ni écrire ", indique Abdel Hafed Benotman en avant-propos de son dernier livre Un jardin à la cour, (Ed. Rivages). Dernier livre, car Abdel Hafed Benotman est décédé en février 2015 près avoir passé une partie de sa vie en prison, suite à des braquages. C'est en prison qu'il découvre l'écriture et écrit une série de textes, dont le titre de ce dernier ouvrage et des nouvelles. Liberté de ton pour cet auteur dont la voix, le style, les cris d'écorché vif font penser à Céline. Abdel Hafed Benotman harangue, apostrophe, mais sait aussi se faire poète. Et, dans tous les cas, nous touche par sa sincérité.

Les salauds devront payer

 

Note de lecture de Martine Leroy Rambaud

Noir aussi, comme au fond d'une mine de charbon, Les salauds devront payer, d'Emmanuel Grand. Dans une région où les derniers à avoir eu un vrai boulot, un CDI, ce sont les grands parents, un drame se noue : une jeune fille, Pauline, est retrouvée étranglée. Elle se droguait, avait emprunté de l'argent pour fuir au Brésil. Gardons-nous des raisonnements trop simplistes, préconisent le commandant Eric Buchmeyer et sa nouvelle coéquipière, Sahila Derrière les apparences se cachent des rancoeurs et des rancunes. De vieilles blessures toujours à vif. Dans une atmosphère à la Chabrol, Emmanuel Grand distille les indices comme un gibier blessé perd ses plumes dans sa fuite ; il dresse le portrait d'une région truculente certes, mais aussi plaque tournante de la drogue, où  la mondialisation a déjà broyé les usines et laminé les espérances.

Dans la lignée du dernier Lemaître ou de P. Dessaint, ce livre parle de vengeance sur fond de misère sociale.

Il reste la poussière

 

Note de lecture de Martine Leroy Rambaud

On connaît Sandrine Collette pour l'âpreté de ses personnages ("Des noeuds d'acier", en 2013) ou des lieux ("Les fourmis blanches" en 2015). Tous deux sortis en poche, ainsi qu' "Un vent de cendres" (2014). Le dernier paru chez Denoël, cette année, réunit des deux éléments.  Dans un style toujours aussi corseté, "Il reste la poussière" raconte l'histoire d'une famille. On est en Patagonie, dans une de ces petites estancias qui élèvent, vaille que vaille, boeufs et moutons. Grignotées, jour après jour, par de grandes exploitations et des feed-lots.  Mais aussi par les conséquences du changement climatique.

Là vivent une mère et ses quatre fils. Le père, parti. Disparu. Elle reste seule face au vent, aux aléas climatiques, aux incertitudes, aux autres hommes. Un contexte qui n'incite pas à la mansuétude. "J'aurais dû les noyer à la naissance, comme des chatons, après c'est trop tard, ils ont ouvert les yeux", dit-elle de ses fils. Ses fils aînés, des jumeaux, le benjamin Rafaël, souffre-douleur des deux premiers et Steban, quasi mutique peut-être d'avoir vu ce qu'il ne fallait pas. 

Le livre racontre l'apreté des choses, la cruauté des hommes et du monde. Le livre parle des conditions de travail et des relations humaines, au sein d'une fratrie, entre la mère et ses fils, entre paysans, entre femmes et hommes.

Avec cette question : comment préserver son humanité dans un monde hostile ? 

Sandrine Collette met le focus sur chacun des personnages : la mère, les jumeaux, mauro et Joaquin, Steban mais c'est le parcours singulier de Rafaël que l'on suit de plus près. Malmené par ses frères aînés, il trouve du réconfort auprès d'un des chiens, Trois, et son cheval, Halley. Et de la nature, en dépit de sa dureté. Un jour qu'il est parti récupérer des chevaux, il fait une rencontre qui peut changer le cours de sa vie. Il reprend la route et arrive en vue de l'estancia … C'est noir comme on les aime.

Un jour nous serons humains

 

Note de lecture de Martine Leroy Rambaud sur la pièce de théâtre "Un jour nous serons humains"

Un jour dans un hôpital psychiatrique, David Léon entend une femme dire en prenant le ciel à témoin  : «  un jour je serai humaine  ». Le texte de la pièce est né de cette phrase.

L'écriture a mis du temps. Elle est intervenue au moment des images de la Syrie. " La thématique du texte, explique David Léon, c'est la violence, la répétition de la violence, entre eux, envers les autres et envers la nature. La catastrophe est démultipliée, les hommes et la nature sont détruits. Le constat de la destruction est là et j'ai misé sur le fait que la parole pouvait restituer des images " (...)

Tout le texte, assez court mais très dense, va porter sur notre capacité à être humains, à rester humains. Le texte est traversé par des images très fortes ; des films, des vidéos, des images apparaissent, très charnelles, des visons quasi apocalyptiques avec, en contre point en quelque sorte, un homme ou une femme, debout, planté là, qui prend la parole et qui s'adresse à d'autres. Qui les invective. Qui les harangue. Qui les supplie. Un texte parfois suffocant. Le langage avance en circonvolutions, en incantations ; on pourrait dire que le texte tournoie, un peu comme un derviche, avec une  interpellation aux oiseaux qui tournoient eux dans le texte.

En exergue de son livre, l'auteur fait référence à Gilles Deleuze : " l'écrivain est responsable devant les animaux. Ecrire non pas pour eux, mais écrire à la place des animaux qui meurent ".

 

Extrait :

; et car j’ai dit arrêté net là / stoppé net là / j’affirme désormais que nous avons davantage d’éléments en commun qui —nous séparent —qui nous isolent — qui nous scindent — les uns les autres que d’éléments en commun qui nous rassemblent les uns les autres ; et car il est temps j’ai dit que nous parlions enfin de tous ces éléments en commun qui — nous séparent — qui nous isolent — qui nous scindent — les uns les autres au lieu qu’ils nous rassemblent j’ai dit et non j’ai crié nous ne sommes pas humains un jour nous serons humains j’ai crié ; arrêté net là / stoppé net là / je regardais littéralement subjugué l’apparition de ces crevasses dans les nuages le dévoilement de ces trouées des plaies j’ai crié cautérisées par le soleil ; arrêté net là / stoppé net là / je regardais le déploiement de ces champs et j’ai dit n’écoutant alors rien d’autre que les vents traversant ces coteaux sur la pente ;

L'ombre animale

 

Note de lecture de Martine Leroy Rambaud 

Dans un  village éloigné de tout, une voix s'élève. La voix d'une femme. La voix d'un cadavre. S'appuyant sur le culte vaudou qui attribue aux morts la capacité de tout comprendre, cette voix raconte l'histoire d'un village et de ses habitants, l'histoire de sa famille et son départ pour la capitale.

Du fond de sa tombe, elle dit la violence, la guerre, l'affrontement, la ville inhospitalière et le roman glisse dans le noir. Elle aura évité tout cela : " je suis le rare cadavre qui n'ait pas été tué par un coup de magie, un coup de machette dans la nuque ou une expédition vaudou( …) je suis morte de ma belle mort, c'était l'heure de m'en aller, c'est tout ". Ainsi commence L'ombre animale, de Makenzy Orcel (Ed. Zulma). La mort avec son odeur d'oignon frit l'a envahie et ce statut lui donne le droit de parler, de dire, de dénoncer dans une longue mélopée de plus de 330 pages, haletantes, sur le souffle. De dire aussi la beauté de la vie et les moments de grâce.  Elle passe de l'apaisement (je ne suis pas morte, je vais à ma rencontre) à la révolte. L'ombre animale, dresse aussi le portrait de la société haïtienne et du sort réservé aux femmes. " Toi, bonne à tout subir et à tout faire ", dit la défunte à sa mère. Quelque chose de viscéral émane de ses propos qui prend des allures de prophétie. Un flux ininterrompu, un chant onirique tissé, entrecroisé qui convoque le père, la mère, le frère, l'Envoyé de Dieu, l'Inconnu et les loups avides. Cette voix âpre, incandescente issue d'un remarquable travail sur la langue et d'un subtil maillages des récits emporte le lecteur dès les premières lignes.  C'est envoûtant. Jubilatoire. Noir et festif.

C'est à lire à voix haute ou à mi-voix.

Makenzy Orcel nomme le père et le frère du roman de ses propres nom et prénom. " Pour vivre les expériences de ces personnages ", dit-il. " Se mettre à leur place ". Son écriture dans la voix d'une femme répond aussi à son souhait de donner la parole " à celles qui agissent ", les " potomitan ".

Otages intimes

 

Note de lecture de Martine Leroy Rambaud

Etienne est photographe de guerre. Son regard croise celui d'une femme qui fuit avec ses enfants, un mari invalide au fond d'une voiture.

On est en Syrie ou quelque part par là.

Ce " moment décisif " selon l'expression d'Henri Cartier Bresson est lourd de conséquence : Etienne est pris en otage. Mis au secret. Coupé du monde.

Le livre démarre alors qu'il vient d'être libéré, mais encore dans ce no man's land entre l'avion et la France. Dans cette apesanteur d'identité.

Un des premiers objets qui le ramène à la réalité, c'est son Leica que lui rend son geôlier.

Mon métier de journaliste et de photographe font que j'ai particulièrement été sensible à cet épisode. A ce que dit une photo. Ce qu'elle laisse en héritage. Sans besoin de mots. A ce qu'on y accole. A ce que voit le photographe.

Mais Jeanne Benameur pose d'autres questions dans son livre : le chemin pour se reconstruire après une telle épreuve. L'histoire d'Etienne – et son retour – vont aussi bouleverser la vie de ses proches : l'attente d'une mère, celle qui en donnant la vie, sait qu'elle donne la mort ; ses amis d'enfance musiciens. Et cette femme, fuyant, qu'Etienne n'aura de cesse de retrouver.

Jeanne Benameur tisse un maillage polyphonique très (trop ?) introspectif. Comme dans " Profanes ", le livre parle de ce qui nous entrave. Mais aussi de résilience.

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"Crayons de terre"

 

Huit femmes, un livre

Huit agricultrices des Mauges ont écrit sur leur quotidien, leur métier, leurs passions dans le cadre d’un atelier d’écriture. Ce livre "Crayons de terre", un recueil sur et avec les gens d’ici, est préfacé par l'ancien ministre de l'agricultureEdgard Pisani.

En 2008, Martine Leroy-Rambaud est rédactrice en chef de L'Anjou agricole. Elle réunit un groupe de huit femmes de tous âges, toutes agricultrices en activité ou à la retraite, pour qu'elles écrivent sur leur quotidien.