Coups de coeur

Michel Paquier - coup de coeur "D'ailleurs les poissons n'ont pas de pieds"

 

Coup de coeur

Jón Kalman Stefánsson est né à Reykjavik en 1963 ; il a écrit « sur le tard », après avoir exercé plusieurs métiers, mais en Islande c’est un romancier, poète et traducteur reconnu. C’est son quatrième livre seulement publié en France, après la trilogie amorcée en 2010 avec « Entre ciel et terre » et poursuivie avec « La tristesse des anges » et « Le cœur de l’homme » (Gallimard). Cette trilogie, qui racontait la vie des pêcheurs, dans un petit fjord islandais éloigné de tout,  à la fin du XIXème siècle,  reste pour moi l’une des plus belles découvertes de ces dix dernières années !..

Ce quatrième roman est différent des trois précédents. L’auteur n’a pas changé sa manière d’écrire, il parle toujours de l’Islande, mais son récit se déploie sur trois générations au moins, et même quatre si on ajoute la période d’aujourd’hui, celle de la narration et des propres enfants du personnage central, Ari. Ces trois générations vont se superposer dans le récit comme dans un mille-feuilles.

L’histoire d’Ari est racontée par un de ses cousins, dont on ne connaîtra jamais le prénom. Ari a la cinquantaine ; il revient du Danemark, où il a travaillé pendant deux ans comme éditeur, éditeur de collections du genre « Le bonheur en 10 leçons »… mais aussi, grâce à ces publications qui se vendent bien,  de romans d’auteurs importants et ...

Françoise Boutet - "Un amour impossible" de Christine Angot

 

Coup de coeur

A la 1ère personne, la narratrice raconte la rencontre de ses parents à Châteauroux sous le signe de la chanson de Dalida : "Notre histoire c'est l'histoire d'un amour". Rachel Schwartz, petite secrétaire d'origine juive, est tout de suite fascinée par Pierre Angot, cet homme cultivé et charismatique auprès duquel elle "découvre un monde".

Pierre part pour Paris, il propose à Rachel de le suivre mais ne veut pas l'épouser. Elle refuse de quitter Châteauroux, et accouche seule de l'enfant que Pierre et elle ont voulu ensemble.

J'arrête là ce résumé qui, par cette mise à plat chronologique, ne rend pas compte de la force du livre.

Car la force de ce livre, c'est précisément qu'il consiste en l'élaboration  d'une vérité intime via la reconstruction du parcours de trois vies: celle de la mère de l'auteur, celle de la narratrice, et celle du père. C'est à une quête-enquête que se livre Christine Angot, jusqu' à la résolution finale: lorsque dans une grande scène d'explication, Rachel, 83 ans, et sa fille Christine se retrouvent pendant plusieurs semaines dans le même café, et que le lecteur assiste à la levée du malentendu mère/fille (Rachel  répond à la question de Christine: "pourquoi tu n'as rien vu ?"), ...

Cécile Parent - "Un Papa de sang" de Jean Hatzfeld

 

Coup de coeur

L’auteur a déjà écrit sur le sujet, le génocide rwandais 1994 : Dans le nu de la vie (2001). Une saison de machettes (2003)

La stratégie des antilopes (2009) et Englebert des collines en 2014. (J’avais déjà repéré cet auteur pour son essai en 1994 sur la guerre en Bosnie : « L’air de la guerre »).

Tous ces livres sont remarquables. Ni essais, ni reportages stricts, ni romans… livres inclassables.

Hatzfeld est le haut-parleur des victimes rescapées du génocide rwandais et  aussi des acteurs de ce génocide ; dans ce livre, il est le haut-parleur de leurs conjoints et surtout de leurs enfants. Il favorise l’émergence de leurs témoignages et coule son écriture  dans leur voix.

Un brin d’analyse parfois, ultra discrète et toujours profonde.

Pas de bavardage, encore moins de voyeurisme. Un livre plein de pudeur et de respect....

Catherine de Silguy - "Délivrances" de Toni Morrison

 

Coup de coeur

Ce livre commence très mal, avec une délivrance dramatique. Une mère met au monde un bébé à la peau noire, beaucoup plus noire que la sienne ou que celle du père. Elle en a honte et le rejette. Et de surcroît, le père a des doutes sur sa paternité et quitte mère et fille.

Après une enfance douloureuse Lula Ann change de nom. Elle se fait appeler Bride et devient une superbe créature. Elle s’habille tout de blanc pour magnifier sa peau noire ébène. Elle affiche avec fierté sa Négritude, symbolisant l’expression black is beautiful  des années 1970. Elle réussit brillamment sa vie professionnelle, devient cadre dans une entreprise de cosmétiques et roule en Jaguar. Elle semble avoir trouver sa voie au sein de cette société afro-américaine profondément marquée par le racisme : une société qui valorise les peaux blanches ou claires chez les afro-américains...

Catherine Goulpeau - "Ce coeur changeant" d' Agnès Desarthe

 

Rentrée littéraire 2015

Coup de coeur de Catherine Goulpeau

Ce roman, c’est le destin de Rose qui quitte à vingt ans le manoir familial de Soro, au Danemark. Nous sommes en 1909, Rose la candide qui « connaissait plusieurs pays, plusieurs continents…qui récitait joliment les sonnets de Shakespeare…qui savait monter à cheval, jouer au croquet mais ne savait rien de l’argent, des hommes, de la politique, du sexe » Rose s’échappait d’une enfance marquée par le désintérêt maternel. « Chacun dans la maison savait la gêne et le désarroi qu’éprouvait la mère face à sa fille. Demande-t-on au râteau son avis sur la photosynthèse».

Seule dans un Paris cruel et cynique, Rose vit quatre années de misère. « Elle était devenue la faim, elle était devenue la soif, les démangeaisons, le froid puis l’opium ». Suit la renaissance, la découverte du luxe, de la sensualité, avec Louise son amante, sa protectrice. Survient la guerre, Rose dit : « Nous avons vu des choses que nous n’aurions jamais dû voir, nous avons perdu notre innocence ».

Rose se regarde vivre plus qu’elle ne vit vraiment, elle marche sur un fil, oscillant entre son passé et le présent. Mais soudain sa vie va basculer. Pour la première fois Elle prend une décision, fait un choix qui va bouleverser sa vie, un choix magnifique, courageux et définitif.

Ce roman m’a touchée par son souffle et son originalité. Le parcours initiatique de Rose est peuplé de portrait baroques de femmes libres, terrifiantes, parfois, dans leurs libertés conquises.

C’est un vrai récit romanesque, au style léger et riche, descriptif, coloré et sensuel, qui nous entraine du « début du siècle » jusqu’aux années folles, en passant par l’horreur de la guerre 14, sans aucune pesanteur. Admiratrice de Virginia Woolf, Agnès Desarthe est intime avec les écrivains anglais et maitrise leur art consommé du roman. « Ce cœur changeant » au titre tiré d’un vers d’Apollinaire, c’est, avant tout, une magnifique vision de l’Homme et du Monde.

Titus n'aimait pas Bérénice

 

Rentrée littéraire 2015

Note de lecture de Pierre Ahnne

À l’heure où j’écrivais cet article il était encore très possible qu’elle ait le Goncourt. Pour finir, elle n’a eu que le Médicis. Un prix, quoi qu’il en soit, à la fois significatif et paradoxal. Pour une part, bien dans l’air d’un temps étrangement fasciné par les grands classiques et, à travers eux, qu’on le veuille on non, par l’institution scolaire. Représentatif, aussi, de ce souci obsédant d’inscrire sa vie dans d’autres vies, fameuses, si possible, qui s’exprime à travers tant d’œuvres dont des gens connus sont les héros. Et, en même temps, n’y a-t-il pas quelque anachronisme à couronner un livre qui, sur des pages entières, fait hésiter ses personnages quant à la traduction d’un vers latin, à l’heure où la langue de Virgile s’apprête à disparaître de l’enseignement secondaire ? Le ministère de l’Éducation nationale serait en droit de protester. Sans compter que consacrer un roman au plus notoire auteur d’alexandrins tient de la gageure à une époque où pratiquement plus personne ne sait en dire un correctement....

Après le silence

 

Rentrée littéraire 2015

Note de lecture de Pierre Ahnne

Ce pourrait être un portrait-souvenir comme il y en a eu d'autres. Portrait d'un père et, à travers lui, d'une époque (la fin des célèbres trente glorieuses) comme d'une classe (la classe ouvrière) disparues. En tant que tel, le livre de Didier Castino serait déjà fort et émouvant, d'aller au-delà du simple témoignage pour entrer dans les sensations et les idées de son héros prolétaire sans condescendance ni démagogie. S'efforçant de saisir et de reconstituer quelque chose du rapport contradictoire au travail, entre souffrance (« L'acier chauffe sous mes coups et me brûle les mains, les flancs et les cuisses, les étincelles crépitent au visage et les masques de protection deviennent très vite des fournaises ») et fierté (« J'aime travailler à l'usine, produire. J'aime être ouvrier. Nous sommes là pour ça, on n'a pas toujours choisi, c'est sûr, mais on veut travailler, la question ne se pose pas »). Montrant, loin de tout manichéisme, la conscience de classe se lier, chez ce communiste croyant, à « l'Idée de Dieu », dont le Parti est à ses yeux « dépositaire » : « Elle est devant nous, il faut y aller, doucement s'approcher encore, mais il est des jours où on n'avance pas, des années et Elle reste devant nous à attendre…"...

Otages intimes

 

Rentrée littéraire 2015

Note de lecture de Martine Leroy Rambaud

Etienne est photographe de guerre. Son regard croise celui d'une femme qui fuit avec ses enfants, un mari invalide au fond d'une voiture.

On est en Syrie ou quelque part par là.

Ce " moment décisif " selon l'expression d'Henri Cartier Bresson est lourd de conséquence : Etienne est pris en otage. Mis au secret. Coupé du monde.

Le livre démarre alors qu'il vient d'être libéré, mais encore dans ce no man's land entre l'avion et la France. Dans cette apesanteur d'identité.

Un des premiers objets qui le ramène à la réalité, c'est son Leica que lui rend son geôlier.

Mon métier de journaliste et de photographe font que j'ai particulièrement été sensible à cet épisode. A ce que dit une photo. Ce qu'elle laisse en héritage. Sans besoin de mots. A ce qu'on y accole. A ce que voit le photographe.

Mais Jeanne Benameur pose d'autres questions dans son livre : le chemin pour se reconstruire après une telle épreuve. L'histoire d'Etienne – et son retour – vont aussi bouleverser la vie de ses proches : l'attente d'une mère, celle qui en donnant la vie, sait qu'elle donne la mort ; ses amis d'enfance musiciens. Et cette femme, fuyant, qu'Etienne n'aura de cesse de retrouver.

Jeanne Benameur tisse un maillage polyphonique très (trop ?) introspectif. Comme dans " Profanes ", le livre parle de ce qui nous entrave. Mais aussi de résilience.

 

Prendre dates - Paris, 6 janvier-14 janvier 2015

 

 

Coup de coeur

Texte publié sur le site 

 

http://shangols.canalblog.com/archives/2015/07/09/32333468.html 

 

Difficile de rendre compte exactement du mélange de stupéfaction, d'indignation et de flou artistique qui s'est emparé de la France au moment des attentats contre Charlie Hebdo de janvier dernier, difficile en tout cas sans tomber soit dans le béni-oui-oui soit dans la bête opposition au mouvement "Je suis Charlie". C'est pourquoi les auteurs de ce livre choisissent un angle intelligent : l'un est historien, et saura objectivement relater les faits, heure par heure, nous rappelant six mois après le déroulé de ces 8 folles journées (du 6 au 14 janvier) ; l'autre est écrivain, et est en charge de mettre des mots sur les émotions, d'humaniser le livre en quelque sorte pour tenter de trouver l'expression exacte de cette sensation collective complexe....

 

Les clés retrouvées - Une enfance juive à Constantine

 

 

Coup de coeur

Paquito Schmidt (le 03/06/2015)  

Lorsque sa mère décède en 2000, Benjamin Stora découvre, au fond du tiroir de sa table de nuit, les clés de leur appartement de Constantine, quitté en 1962. Ces clés retrouvées ouvrent aussi les portes de la mémoire ou plus exactement DES mémoires.

Ce n’est pas la première fois que Benjamin Stora raconte des épisodes de sa vie. Dans « La dernière génération d’octobre » (2003), il a raconté son militantisme politique de jeunesse à l’extrême-gauche trotskiste. Dans « Les Trois exils, Juifs d’Algérie » (2006), il place son propre itinéraire dans une histoire générale des Juifs d’Algérie. Mais ici, remontant un peu plus le cours de sa vie, il nous parle de sa jeunesse à Constantine : il n’a pas encore douze ans quand il quitte l’Algérie avec ses parents trois semaines avant l’indépendance.

Il vit dans une famille juive et républicaine, « amoureuse folle » de cette France du décret Crémieux de 1870 qui leur a conféré la nationalité française, mais aussi fortement traumatisée par les lois anti-juives de Vichy qui leur retirèrent cette même nationalité et ruinèrent sa famille en « aryanisant » ses biens : « La France peut vite reprendre d’une main ce qu’elle donne de l’autre ».

Les plus belles évocations sont celles de Constantine, ville pourtant réputée austère : « Je garde vraiment le souvenir d’une ville gaie, où les gens faisaient la fête… Les deux communautés principales (musulmane et juive) qui y vivaient étaient joyeuses ». La cuisine, la musique, les fêtes sont présentes tout au long du livre, même si les dernières années de la guerre limitent puis interdisent les déplacements à l’extérieur de la maison.

Mélangeant autobiographie et réflexions d’historien, Benjamin Stora arrive à nous montrer toute la complexité de sa propre famille et de son histoire : d’un côté les  Zaoui, des Aurès, installés dans ces lieux depuis des siècles et qui ne doivent rien à l’exode des juifs d’Espagne à partir de 1492, de l’autre les Stora, plus citadins, de filiation espagnole, andalouse. Cette petite anecdote en dit beaucoup sur cette famille : « J’ai donc commencé à lire des lettres …par l’hébreu. Je parlais l’arabe à la maison, avec ma mère. Mais je ne comprenais pas l’hébreu, et ne lisais pas l’arabe. L’école française est arrivée ensuite, et, bien sûr, c’est là que j’ai appris à lire et à écrire ».

Mais au-delà de sa famille c’est la complexité de cette communauté juive de Constantine qu’il évoque avec les contradictions réelles, perçues ou imaginées.

Les musulmans et les juifs se côtoyaient mais  ne se mélangeaient pas :

« Dans le vieux quartier juif de Constantine, juifs et musulmans vivaient imbriqués les uns aux autres, et séparés du quartier dit ‘européen’ »

« Le quartier juif était imbriqué dans le quartier arabe »

« Arabes et juifs se mélangeaient avec une grande complicité affectueuse, tissée par la misère commune, mais qui s’arrêtait malheureusement, sous le poids des préjugés et des mœurs, de la pesanteur des croyances, à l’entrée de chaque maison, qui ne voulait pas s’ouvrir pour laisser rentrer les ‘différences’ : chacun préservait l’intimité communautaire »

En revanche les Européens étaient un autre monde :

« Là était le quartier européen. Nous y allions, bien entendu, mais nous sentions que c’était un autre lieu ‘très français’ »

 « Dans ma classe, je me souviens d’environ cinq ou six élèves musulmans pour une vingtaine de juifs et six Européens… »

« La société européenne était une société qu’on ne fréquentait pas »

Juifs ou Français :

« On disait par exemple : ‘On n’est pas des Français ‘, ou, sans arrêt, ‘Ce sont les Français qui vivent comme ça’ »

« Pourtant, les juifs de Constantine se considéraient comme des Français… »

« Mais je me vivais comme un  Français. C’était ça l’important. Être et paraître COMME un Français »

En revanche, ils ne se sentent pas Algériens. Benjamin Stora ne découvre d’ailleurs le mot « Algérien » qu’en 1960 en voyant les manifestations dans les rues de Constantine.

En cent quarante pages, Benjamin Stora nous explique avec ses yeux d’enfants, mais aussi d’adulte et d’historien de l’Algérie, ce qu’ont été ces mondes imbriqués dans la sphère publique, mais non dans la sphère privée. Comment petit à petit l’imbrication s’est muée en séparation au cours de la guerre.

Mais en bon connaisseur de l’histoire de l’Algérie, Benjamin Stora sait aussi que « la guerre d’indépendance algérienne n’a pas été vraiment à l’origine de la séparation : elle n’a fait qu’accentuer, accélérer et aggraver les différences ». Pour lui tout s’est joué dès le 24 octobre 1870, quand, en leur accordant collectivement la nationalité française, le décret Crémieux sépara les juifs des musulmans. Quand la famille Stora quitte l’Algérie, elle est française depuis quatre générations !

 

Clandestine

 

Coup de coeur

Paquito Schmidt (le 19/04/2015)  

« Au-delà de cette histoire singulière, il y a aussi un étonnant portrait de la société berlinoise en guerre, plus bigarrée et plus résistante qu'on pourrait croire. »

Un livre qui nous fait suivre une jeune juive dans sa vie clandestine dans la capitale nazie pendant trois longues années. Dans « Berlin la rouge » des antifascistes, des socialistes, des communistes et même des membres du parti nazi défient le régime, protégeant des juifs en les hébergeant chez les uns et les autres.

Un livre qui fait réfléchir sur les motivations souvent complexes des actions des uns et des autres. Et aussi un livre qui met à mal la monstrueuse « théorie » de la responsabilité collective du peuple allemand.

 

Et tu n'es pas revenu

 

Coup de coeur

Paquito Schmidt (le 15/03/2015)

Un petit livre par le nombre pages, mais véritablement un grand livre !

En une centaine de pages seulement, l’auteure traite de la déportation des juifs, de leur extermination, et pour certain(e)s  de la vie après leur voyage en enfer. Avec une multitude d’images tirées de sa propre expérience. A quinze ans, sa famille dénoncée, elle et son père sont arrêtés par la Milice française ; ils seront envoyés à Drancy, avant d’être déportés, elle à Birkenau, lui à Auschwitz.

Mais ce livre nous parle aussi de son retour, de l’absence du père qui ne reviendra pas, de la vie après le camp… C’est une lettre à son père, une réponse au petit mot de quelques lignes qu’il lui avait fait parvenir, par l’intermédiaire d’un détenu, soixante-dix ans plus tôt.

Les commentaires de Marceline Loridan-Ivens sont souvent amers, pessimistes. On peut ne pas être d’accord avec elle sur l’Etat d’Israël et sa politique ou les généralisations sur les Arabes.  Mais l’essentiel n’est pas là. Ce qu’elle montre, ou à tout le moins, ce que j’ai envie d’en retenir, c’est l’extraordinaire complexité des situations, les raisons de toujours espérer.

Les horreurs décrites sont toutes plus abominables les unes que les autres, mais toujours à chaque page, surgit de l’humanité, des situations imprévues, qui permettent aux détenus les moins fragiles, les plus jeunes, les plus tardivement déportés, de trouver la force de continuer à vivre : le soldat de la Wehrmacht qui pleure en voyant arriver Marceline à Drancy, cette jeune fille rousse lui rappelant sa propre fille, alors il la presse de s’évader car « là où vous allez vous ne reviendrez pas » ; le détenu électricien qui, prenant un risque mortel, lui transmets le mot de son père ; ces détenus qui, à son arrivée au camp, au risque d’être surpris par un SS et de finir directement « au gaz », murmurent aux adolescents « dites que vous avez dix-huit ans »… ; ce travailleur allemand qui prend le risque de laisser un petit paquet dans un tiroir pour cette jeune juive déportée qui travaille à côté de lui dans une usine de Bergen Belsen : ce paquet « c’était un cornet plein d’épluchures de pommes de terres cuites » ; ces prisonniers de guerre français qui refusent d’être rapatriés en France, si les déportés juifs ne sont pas également rapatriés et font ainsi plier l’administration française…

D’autres livres avaient déjà décrit comment les déportés pouvaient parfois trouver des lieux, des moments, des situations où ils retrouvaient une parcelle de liberté[1]. Dans ce livre les exemples sont nombreux : c’est l’électricien rappelé plus haut qui peut circuler dans le camp et même entre Birkenau et Auschwitz ; c’est cette jeune juive belge, Mala, « notre héroïne de Birkenau », qui, parce qu’ « elle parlait de nombreuses langues, … avait à ce titre eu le droit de circuler et en profitait pour aider tant qu’elle pouvait » ; de même lorsque par hasard elle rencontre son père, elle et lui se précipitent dans les bras, se font copieusement frappés par les SS, mais son père arrive à lui donner, sans être vu, une tomate et un oignon, deux aliments pourtant pas dans l’ordinaire du camp !

Le retour des camps sera douloureux, et c’est un euphémisme. Deux fois, Marceline tentera de se suicider.

Douloureux parce que son père n’est pas revenu. Douloureux parce que sa mère ne veut rien savoir ou comprendre et lui demande d’oublier. Douloureux parce que son jeune frère, si proche du père, « était malade des camps sans y être allé » et qu’il s’en suicidera. Douloureux au point que longtemps « je cachais mon numéro »…

Personnellement je veux retenir cette ultime lueur d’espoir, lors de la mort de Mala. Après avoir réussi à s’évader avec son amant Polonais non-juif, elle est reprise, horriblement battue. Mais le jour où elle doit être pendue devant tous les autres déportés, elle réussit à se tailler les veines, à se détacher et à gifler le SS près d’elle, et enfin à hurler «  N’ayez pas peur, l’issue est proche, je sais que j’ai été libre, ne renoncez jamais, n’oubliez jamais ». Comme l’écrit l’auteure « elle choisissait sa façon de mourir ». [2]


[1] Par exemple livre de Hermann Langbein « Hommes et femmes à Auschwitz » (Réédition aux Editions Tallandier en 2011)

Membre des Brigades internationales en Espagne, Hermann Langbein (1912-1995) est d’abord interné dans des camps français, puis à Dachau (1941) et à Auschwitz (1942) où il fera partie de la direction du groupe de résistance. Le Mémorial de YadVashem lui a décerné le titre de Juste parmi les Nations.  

[2] L’évasion et la mort de Mala m’ont rappelé le beau livre d’Anna Seghers « La septième croix » (Gallimard Folio 1985)


L'homme qui aimait les chiens

 

Coup de coeur

Paquito Schmidt (le 22/02/2015)

L'histoire développe en parallèle la vie d'Iván Cardenas Maturell, un écrivain cubain relégué dans une minable rédaction de province, celle de Léon Trotsky depuis son expulsion d’URSS en février 1929 jusqu’à son assassinat le 20 août 1940 et les tribulations de Ramon Mercader (alias Frank Jackson ou Jacques Mornard) de l’Espagne du Frente Popular au Mexique.

Les faits rapportés dans le livre sont établis historiquement, à l’exception des raisons imaginées de la mort de Ramon Mercader. Ils dépeignent une politique stalinienne criminelle en URSS même avec ses procès truqués, ses exécutions massives, mais aussi en Espagne avec au début la propagande diffamatoire et abjecte contre les autres courants du mouvement ouvrier, puis les assassinats de tous ceux qui s’opposent à la politique de Staline, car tous seraient des « agents de Franco ».

En 1977 Ivan Cardenas Maturell rencontre sur une plage un vieil homme malade qui dit s’appeler Jaime Lopez. Celui-ci, sans révéler sa véritable identité, lui raconte l’histoire de Ramon Mercader.

L’auteur choisit de faire de Ramon Mercader, cet assassin du NKVD, la police politique de Staline, le véritable héros de son livre. Les informations sur la vie et la personnalité de son héros étant très fragmentaires, l’auteur les imagine. Ramon Mercader serait courageux, déterminé, fidèle : il fera vingt ans de prison au Mexique sans jamais dénoncer le commanditaire de son crime. Il est aussi dépeint manipulé par deux femmes, Eustacia María Caridad del Río Hernández, sa mère, elle-même manipulée par son amant haut responsable du NKVD, et África de las Heras Gavilán, sa maîtresse[1].  

Ce choix de l’auteur, essentiellement psychologisant, peut être discuté, même si pour justifier cette « réécriture » de l’histoire l’auteur précise : « (...) Souvenez-vous qu'il s'agit d'un roman, malgré l'étouffante présence de l'Histoire dans chacune de ses pages ». Mais cette précision n’arrive qu’une fois le livre terminé, à la page des remerciements.

En effet on ne peut pas oublier que des Mercader ont existé par milliers dans le mouvement ouvrier, même si tous n’ont pas été jusqu’à l’assassinat. Comme eux, malgré son intelligence, sa culture, le Mercader de Padura est prêt  à tout pour se sentir important, se valoriser aux yeux des autres et de lui-même. Très tôt il perçoit le caractère criminel des actions à entreprendre et du régime qui les commandite. Mais très vite le cynisme l’emportera. On ne peut pas non plus écarter une autre composante explicative des comportements de nombreux militants de cette époque. Une double peur. La peur de représailles contre la famille : immédiatement après son crime, il suppliera les gardes du corps de Trotsky de le laisser en vie en disant : « Ils ont emprisonné ma mère... Ils m'ont forcé à le faire ».  Mais aussi la peur d’une utilisation malveillante de son origine sociale bourgeoise, voire aristocratique, ce qui a été très fréquent dans le mouvement stalinien, si non systématique.

Au final un roman policier hors norme à lire puis à méditer sur la perversité de l’effacement du « Je » derrière le « Nous », justification de tant de petites bassesses et tant de grands crimes encore aujourd’hui. Comme dans toute grande littérature, le particulier est fortement lié au général. La vie des personnages, bien qu’individuelle, est indissociable des grands événements historiques et ne peut pas être comprise indépendamment d’eux.

 

[1] Une question mérite d’être posée. La description des femmes par l’auteur serait-elle influencée par le machisme sud-américain ? A l’exception de la femme de Trotsky, la femme est soit une manipulatrice, un monstre froid, soit superficielle sans véritable conscience et pensée politiques. 

  

L'expérience

 

Coup de coeur

Paquito Schmidt (le 07/02/2015)

Ce petit livre aurait pu s’intituler « Le crime ». Car double crime il y eut. D’abord contre de jeunes soldats utilisés comme cobayes lors des tirs nucléaires français du début des années soixante au Sahara. Puis contre la mémoire, puisque plus de cinquante ans plus tard, malgré des témoignages, des études d’historiens et les aveux d’un Mesmer alors premier ministre, tout a été fait pour en cacher les documents officiels, toujours frappés du sceau  « secret défense ».

Mais Christophe Bataille, l’auteur, a préféré le titre « L’expérience », écrivant ce court texte de quatre-vingt pages comme le récit que léguerait, au soir de sa vie, un père à sa fille.

Des phrases courtes, des paragraphes courts, peut être comme les flashs visuels et sonores de l’explosion nucléaire à laquelle ces soldats ont été soumis à moins de trois kilomètres du point zéro, comme des notes jetées rapidement sur un cahier par ce mort vivant.

Aucune haine dans les notes de ce père, aucun cri de vengeance, mais le sentiment d’être mort dès ce fameux jour d’avril 1961. Comme le dit son chef  « Moi je n’ai plus peur. Je suis après. Je ne suis plus là ».

Vrai ou pas l’incident de la chèvre et de son petit est poignant, symbolisant l’ « avenir » barbare de l’humanité. Cette chèvre est pour quelques minutes encore une morte vivante.  Comme les soldats, des camions, des tanks, mais aussi des animaux ont été  placés dans ce désert à proximité du point zéro. Elle et son petit, découverts après l’explosion, «  étaient parfaitement lisses, non pas noirs, mais comme cuits, la chair écorchée », identiques à cette femme qui ère dans la ruines d’Hiroshima « égarée », « sa robe…collée à sa peau ». Et le narrateur de nous préciser que cette chèvre « sourde, aveugle et morte … s’est mise à hurler, hurler sans finir ». Il faudra, contre tous les règlements militaires, qu’il abatte cet « échantillon » qui pousse « un cri à nous rendre fous ». 

Que son auteur le veuille ou non, ce livre qui n’est pas un « combat », qui n’est pas une « vengeance » est tout de même un pamphlet contre la bêtise criminelle, contre les mensonges des gouvernants et des militaires, un pamphlet contre l’arme nucléaire. Car comme le dit l’auteur « Au premier mort, nous sommes tous morts. C’est une pensée insoutenable : si l’idée même de la bombe est en nous, alors l’extermination a commencé ».

Quant à la mort qui vient, elle est décrite sobrement par cette petite phrase : « Depuis quelque temps, ma main tremble, mon œil palpite, et ce n’est pas la peur : c’est la fin ».