Coups de coeur

A vos "plumes"

 

Vous trouverez dans cette page des notes de lectures, souvent des « coups de cœurs », de membres de l’association LE DIRE ET L'ECRIRE , d’ami.e.s ou même simplement lus sur la toile. Ces textes sont donc toujours personnels et ne reflètent pas "la pensée" de l'association.

Vous voulez présenter un livre que vous avez aimé ou voire détesté, vous voulez réagir à une note de lecture, vous pouvez envoyer votre texte à cette adresse webmaster@ledireetlecrire.com.

 

Notes de lecture de notre équipe

le recueil des notes de lecture - le dire et l'écrire le recueil des notes de lecture - le dire et l'écrire  le recueil des notes de lecture - le dire et l'écrire

Régine de La Tour

Martine Leroy-Rambaud

Paquito Schmidt

Mis à jour le 07/06/2018

 

 

   

 

 

                  Une tribune mensuelle de Martine Leroy-Rambaud - le dire et l'écrire  

Chaque mois, dans la page Culture d'ANGERS MAG, Martine Leroy-Rambaud a présenté son coup de cœur littéraire du moment, sous un angle bien particulier : celui du roman noir.

Depuis septembre 2017, ANGERS MAG a "fermé ses portes".

 

A lire ICI

Michèle Cléach a rencontré l'auteure de "la maôve de coutances"

 

Rencontre avec Marie-Françoise Lecourt, auteure de "La Maôve de Coutances"

(Michèle Cléach)

C’est à la mort de sa mère en 2010 que Marie-Françoise Lecourt a éprouvé le besoin d’écrire l’histoire de son père, disparu en 1971. « Inconsciemment, j’avais fait de ma mère, pourtant atteinte depuis quelques années d’une maladie neuro-dégénérative, la gardienne de cette histoire. A sa mort je me suis dit que ça n’était pas possible que tout cela disparaisse avec elle ».

Ne pas laisser disparaître l’histoire de ce père qu’elle a toujours admiré et aimé, mais pas forcément toujours compris, et qui s’était engagé dans des mouvements qui œuvraient pour le bien de tous, même aux moments les plus sombres de l’Histoire : « je ne veux pas qu’on oublie cette histoire, ce pour quoi les gens se battaient, l’action collective qu’ils menaient pour la place de l’être humain. Je venais de quitter mon travail d’Assistante Sociale en prison, je n’en pouvais plus de voir comment le monde évoluait, comment l’être humain passait après l’économique,  je voulais montrer qu’autre chose avait été possible.  »

Le père de Marie-Françoise Lecourt est né dans un milieu catholique, « cureton » dit Marie-Françoise, où les pouvoirs civils et religieux se confondent. La famille se situe dans la plus pure tradition catholique et conservatrice; comment, dans ces conditions,  Adrien est-il devenu « dissident », comment a-t-il choisi l’émancipation à travers la JOC, l’Education Populaire, la participation aux mouvements sociaux (Le Front Populaire en 36), le refus de l’occupation, le syndicalisme ? ...

[Fiche du livre]

Véronique Leroux-Hugon parle du livre "Journal d’un interné. Drancy 1942-1943"

 

Note de lecture de Véronique Leroux-Hugon – 07 septembre 2018

Comme on le sait, les journaux sur les camps de transit  français, dont Drancy durant la seconde guerre mondiale sont nombreux, grâce notamment à l’activité éditoriale de la Fondation Mémoire  de la Shoah. Celui de Georges Horan-Koiransky est hallucinant, illustré, si l’on ose dire, par un volume d’estampes publié en 1947 et réédité en 2017 avec le même titre : « Le camp de Drancy, seuil de l’enfer juif.  Dessins et estampes 1942-1947 » Créaphis publie parallèlement le journal à partir, non du manuscrit original, mais d’une version dactylographiée postérieure. Cette publication est fondamentale, tant y transparaît la personnalité de son auteur, la rigueur et la profondeur des observations du grand dessinateur qu’il est, visibles dans son écriture et dans les dessins évoqués. Cette édition est précédée d’une introduction de Benoît Pouvreau complétant en notes les entrées du journal par un catalogue terrifiant des déportations au jour le jour vers Auschwitz, auquel il ajoute une courte biobibliographie.

On peut envisager la lecture de ce journal sous trois angles : un constat précis, incontournable, sur la vie à Drancy, sur la préparation des convois, la déportation d’enfants décidée par le gouvernement français. L’auteur évoque aussi son statut particulier de juif « NARJ », on y reviendra. Enfin se découvre la personnalité de cet artiste, désespérément en quête de papier pour ce témoignage graphique, auquel fait allusion Thomas Fontaine dans sa préface.

« 16/04/1943 : J’écris ceci pour moi. Pour me libérer d’une obsession… je suis intoxiqué de Drancy, saturé [par la] maléfique influence de ces images : je n’ai qu’un moyen de leur échapper les fixer sur le papier. »

Arrêté le 11 Juillet 1942, l’auteur rappelle le 22 juillet: « Je renouvelle ma volonté d’être l’enregistreur et le transcripteur fidèle de ce que je verrai. Ce sera une création douloureuse. »

Dans des entrées irrégulières, il pose un regard attentif parfois humoristique sur la vie quotidienne au camp, son (in)organisation matérielle, les arrivées et départs incessants dans une pagaille étonnante, les exactions et pillages des PQJistes (Police des Questions Juives) dont il dit : « Les simili-inspecteurs Péquijistes continuent leurs manigances et la puanteur de leur propos égale celle de leur âme » ; il énumère le cours des denrées de base, orchestré par les mêmes trafiquants. Chargé d’aider à l’organisation des convois, il décrit la mécanique des transferts, les rouages de la machine à déporter. Particulièrement choqué par le sort des enfants, il note, le 15/08/1942 : « Ste Marie mère de Dieu ! C’est votre fête ! Le fruit de vos entrailles est béni ! ». Un millier d’enfants viennent de recevoir la bénédiction divine et sont internés dans le camp »

Par de nombreuses remarques il excelle à faire ressentir l’angoisse permanente qu’engendrent les rouages du monstre, l’horreur, le soulagement bref (il quitte Drancy pour Pithiviers et Beaune La Rollande pour réintégrer Drancy quelques jours plus tard) : « Un peu de repos ne me nuira pas… ne plus voir toujours ces horribles scènes  ne pas pétrir cette argile humaine de désespérance et d’angoisse. »

Cette angoisse, il va la connaître pour son compte dans les derniers jours, à guetter son nom dans la liste des déportables. En effet Georges Horan-Koiransky a le statut un peu spécifique de NARJ : initiales terribles qui signifient : Non Appartenance à La Race Juive. En principe, ce statut proclamé à Nuremberg en 1933 préserve de la déportation les conjoints d’aryens, à condition qu’ils puissent en produire le certificat, celui que sa femme va présenter très tôt lors de son arrestation mais qui tardera à être reconnu. Caustique il ponctue ses notes de : « Qui veut des maris d’aryennes ? » et remarque : « Le fait d’avoir épousé une aryenne était l’indice d’un abandon de la race juive en faveur de l’aryanisme. J’aurais pensé quant à moi que la contamination d’une aryenne par un abject juif était une aggravation ».

Ce statut va néanmoins permettre sa libération le 13 mars 1943 ; il explique aussi la spécificité de son regard sur ces huit mois d’emprisonnement, la qualité d’observation d’un artiste témoin infiniment précis. Toujours en quête de papier pour dessiner, quand on ne lui confisque pas les feuilles envoyées dans les colis hebdomadaires, il dessine avec les moyens du bord, signale par exemple sur l’architecture de Drancy : « et moi qui ne vis que par les couleurs, les lumières, les peintures, les formes, les traits, les oppositions des ombres et des lumières, gratte-ciel de Drancy je vous ai vus en peintre et non pas en interné ». Le 21 juillet, il observe les douches : « Je regarde les anatomies ridiculement terribles échappées du délire de quelques nécromanciens flamands et ressuscités par quelques esprits blasphémateurs. »

Réservé sur le judaïsme, il demeure sensible à la célébration du Grand Pardon dans le camp en septembre 1942 : « Tout Israël est là, dans sa douleur, sa confession, sa misère, sa déportation. »

Il faut lire et relire ce texte cathartique relatant 8 mois d’internement après lesquels, libéré en mars 1943, il se fabrique de faux papiers, se cache et s’engage dans la Résistance.

[Fiche du livre]

[Livre d'histoire : "Drancy, un camps de concentration très ordinaire", Maurice Rajsfus, 1996]

Pierre Ahnne parle de "Leurs enfants après eux" de Nicolas Mathieu

 

Note de lecture parue le 01/09/2018 sur le blog de Pierre Ahnne et reproduite ici avec l'aimable autorisation de l'auteur

Ce devrait être un des livres dont on parle en cette rentrée. Ou alors, c’est à désespérer. Tous les ans, parmi des ouvrages souvent séduisants, parfois moins, il y en a un ou deux qui tranchent par une sorte d’intensité particulière. C’était le cas, par exemple, en septembre 2017, de Fief, le roman de David Lopez, avec lequel celui de Nicolas Mathieu présente d’indéniables points communs. Au-delà de grandes différences : de propos, d’écriture, de volume…

Après la fin de l’Histoire

Car le premier miracle ici est qu’on lit sans efforts ni ennui un livre de 400 pages qui raconte, sans événements considérables, la vie d’un groupe d’adolescents, entre 1992 et 1998, dans une de ces vallées jadis ouvrières qui sinuent quelque part entre Thionville et le Luxembourg. Ces vallées, je les ai connues, Nicolas Mathieu a seulement changé les noms des lieux (Heillange au lieu d’Hayange, Lameck pour Fameck…). Mais je les ai connues alors que les aciéries lançaient encore leurs ultimes feux, qui faisaient de la traversée nocturne de certaines localités une féerie brutale. Dix ans plus tard, quand le roman de Mathieu commence, le dernier haut-fourneau n’est plus qu’ « une jungle de rouille, un dévalement de tuyauterie (…), tout un fatras d’escaliers et de coursives, de tuyaux et d’échelles, de hangars et de cabines désertées ». Les décideurs proclament que « le temps du deuil est fini », les jeunes en ont « ras le bol de toute cette mémoire ouvrière ». Dans les cités misérables, « les petits dealers [ont] remplacé les cols bleus »…

Philibert Muzima, résistant de la mémoire

 

Une note parue le 7/08/2018 sur le site "Entre les lignes, entre les mots". Publiée ici avec l'aimable autorisation du responsable du site.

A propos du livre "Imbibé de leur sang, gravé de leurs noms - Témoignage d’un survivant du génocide" de Philibert Muzima

"Les premiers experts du génocide (un million de morts en trois mois) perpétré contre les Tutsi du Rwanda, en 1994, ne sont pas toujours les historiens ou les journalistes, mais, parfois, les rescapé(e)s qui osent ne pas oublier, font un énorme travail de mémoire, et certains même, d’analyse approfondie. Ces survivants, devenus auteurs sous la pression d’événements exceptionnels, ne sont pas très bien accueillis par les chercheurs et les maisons d’édition ne leur ouvrent pas leurs portes, mis à part L’Harmattan et Izuba. Et pourtant, leurs témoignages sont précieux par leur authenticité…."

L'églantine et le muguet

 

Note de lecture de Georgia Makhlouf à propos du livre "L'EGLANTINE ET LE MUGUET" de Danièle Sallenave. Note parue dans la revue "L'ORIENT LITTERAIRE n°146-août 2018.

"Le dernier livre de Danièle Sallenave est un récit de voyage, nous dit-elle, voyage entrepris dans sa région natale, l’Ouest conservateur et clérical de l’Anjou, pour y retrouver « ce qui caractérisait l’éducation républicaine que j’y ai reçue, de parents instituteurs, au milieu du siècle dernier » et revisiter cette école « dressée contre le pouvoir de l’Église et des châteaux » dont Sallenave interroge les idéaux de justice et d'émancipation, le combat pour le progrès, mais aussi les limites, et les aveuglements..."

Hével

 

Une note de lecture de Jean-Jacques Denizard à propos du livre de Patrick Pécherot - 3 août 2018

En ouvrant Hével, nous entrons dans plusieurs histoires.

La première, sans doute la colonne vertébrale du livre se déroule sur une route du Jura (pas la route 66). Les protagonistes essaient de travailler, en transportant de la marchandise (par exemple des cagettes). L’un est André, l’autre qui racontera l’histoire au journaliste est Augustin, mais il préfère pour prénom Guss. Le camion est un Citron qui souffre sur la route, son chauffeur est André (coïncidence ?). Quand il devient indispensable de changer l’essieu, l’arrêt s’effectue dans une station Azur où le Citron est monté à vide sur un pont Kromer.

La seconde se déroule en 1958, une période où la France connaissait « ses incidents d’Algérie », où « des jeunes du contingent trouvaient la mort » comme l’écrivait sobrement le journal local.

Les mots employés peuvent laisser confondre l’Algérie et le Jura « André connaissait les routes comme les bleds avec leurs noms lourds de terre ». Il ne faudrait pas oublier Simone et cette guerre d’Algérie toujours présente sur les routes au quotidien ou au passé avec une frontière avec la Suisse où les fuyards peuvent devenir déserteurs. Avec bien entendu les gendarmes qui rythmaient la surveillance des routes.

Si l’on retrouve le rythme saccadé de l’écrivain, un paragraphe compte trois pages environ. L’utilisation de l’argot apporte un côté encore plus poétique à ce livre qui n’en manque pas. Pour le titre vous en découvrirez le sens aux dernières pages.

[Fiche du livre]

 

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Note de lecture sur "My absolute darling"

 

Une note de lecture de Florence sur le site des LISEUSES DE BORDEAUX

"My absolute darling est assurément le roman à lire en ce moment : il est remarquablement écrit, bouleversant et effrayant. L’histoire, c’est celle de Turtle, jeune fille de quatorze ans, élevée seule par son père, Martin, depuis la mort de sa mère dans des conditions obscures. Martin est un tyran, un pervers, un type malsain : il viole sa fille et exerce sur elle une emprise psychologique oppressant ..."

Une épopée et un travail de mémoire

 

Note de lecture à propos du livre "LE BRACELET" parue initialement le 13 juillet 2018 sur le site "Entre les lignes, entre les mots". Publiée ici avec l'aimable autorisation du responsable du site.

"Andrea Maria Schenkel a le talent particulier de faire renaître la mémoire des années de l’Allemagne sous le joug du nazisme. S’inspirant de faits réels, ici, dans « Le bracelet », la migration des Juifs allemands en 1938 en partance vers Shanghai. Ceux-là, les derniers à partir, n’avaient pas cru aux déclarations antisémites de Hitler pensant être protégés par, souvent, leur participation à la Première Guerre Mondiale ou leur conversion au protestantisme. Ils se sentaient de nationalité allemande. Ils n’étaient que des Juifs. La législation tatillonne de la bureaucratie nazie avait formulé des critères stricts pour déterminer qui était Juif et qui ne l’était pas.

La famille Schwarz est de celle là. Le père, Erwin, qui a vécu la guerre dans les tranchées, ne veut pas croire que le gouvernement allemand s’en prendra à lui. Dans « Le dictateur », Charlie Chaplin raconte la même histoire. Cette croyance était partagée par des intellectuels pourtant à même d’analyser les événements, l’idéologie du régime nazi. Adorno fut de ceux là. Plus tard, aux Etats-Unis, il dénoncera la propagande de masse due à la radio. ..."

[Fiche lu livre]

[Pour en savoir plus : "Etre juif en Chine - L'histoire extraordinaire des communautés de Kaifeng et de Shangai", livre de Nadine Perront]

Les Coups de coeur de l'été 2018

 

22 livres pour vos lectures estivales

Ces propositions commentées et lues ont été faites le 14 juin 2018, lors de la dernière séance des "Bouillons" d'Angers de l'année 2017-2018.

"L’été est tout proche. Il est temps de préparer quelques bons livres qui sauront baliser ces heures longues qu’offrent les jours vacants. Nous vous invitons à une plongée intense en littérature avec des auteurs qui embarquent, surprennent ou provoquent, tout en nous touchant par leurs histoires et leur style. Une dizaine d’ouvrages, nos récents coups de cœur, vous seront présentés, prêts à glisser dans vos valises."

 

 

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"la voix de ceux qui crient" présenté par les InRocks

 

Note de lecture parue le 10/03/2018

Dans un ouvrage passionnant, subtil et sans pathos, l’anthropologue et psychologue Marie-Caroline Saglio-Yatzimirsky raconte ses consultations avec des migrant-e-s en état de stress post-traumatique à l’hôpital Avicenne de Bobigny, depuis 2010. Un livre politique qui donne à enfin entendre la voix de celles et ceux “qui vivent auprès de nous [et dont] nous ne connaissons pas [l’]histoire”.

Raj, jeune homme tamoul originaire du Sri Lanka, ne dort quasiment plus. Les rares fois où il y arrive, ses rêves – cauchemars – sont peuplés de serpents qui le poursuivent. Les mêmes reptiles qui sortaient de la forêt, quand la guerre entre le gouvernement sri-lankais et les Tigres de libération de l’Eelam tamoul (1983-2009) faisait rage – c’est malheureusement toujours le cas aujourd’hui, officieusement. La même guerre qui l’a contraint à fuir son pays, après y avoir été capturé, emprisonné, torturé. Maintenant, Raj voit les serpents rentrer dans la chambre de son foyer d’accueil, en France, où il a trouvé refuge. En fait, la guerre le traque jusque dans son lit – où il n’arrive plus à s’assoupir, plus l’habitude....

Note à propos de la réédition du livre de Robert Antelme 'L'espèce humaine"

 

Note de lecture parue intialement le 15 juin 2018 sur le site "Entre les lignes entre les mots" et reproduite ici avec l'aimable autorisation du responsable du site.

 

A nous-mêmes, ce que nous avions à dire commençait alors à nous paraître inimaginable

Je me (re)plonge régulièrement dans la littérature concentrationnaire. Les témoignages sur cet univers, comme d’autres sur les génocides ou crimes contre l’humanité, restent une source de réflexion nécessaire. Dans le dénuement le plus extrême, certain·es parviennent à neutraliser la négation de ce qui les nient, à contester ce qui les conteste comme « homme, comme membre de l’espèce » 

L’existence de ces hommes et de ces femmes ne doit pas être oubliée, effacée, remisée aux commémorations bien souvent hypocrites. Il nous faut garder les yeux bien ouverts sur les agissement de cette espèce particulière qu’est – jusque dans les atrocités que ses membres commettent – l’espèce humaine et « son unité indivisible »....

Pierre Ahnne parle de "Fief" de David Lopez

 

Note de lecture parue le 19/08/2018 sur le blog de Pierre Ahnne et reproduite ici avec l'aimable autorisation de l'auteur

"Au début, il faut l’avouer, on ne peut se défendre d’un mouvement de recul. Avoir enfin cessé de devoir, professionnellement,entendre en direct tous ces « wesh », ces « gros » et ses « sa mère la pute » pour les retrouver à haute dose dans le roman d’une rentrée enfin uniquement littéraire, c’est, songe-t-on, un comble. Puis on se dit que dans cinquante ou cent ans on saura peut-être grâce à David Lopez comment parlait dans les années 2010 toute une partie de la jeunesse de France. Et le chapitre désopilant où l’un des « zoulous » qui peuplent l’ouvrage entreprend de faire aux autres une dictée empruntée à Céline (« Vas-y c’est quoi comme gars bizarre ça encore ») achève de préciser le propos du jeune auteur : faire entrer, lui aussi, la langue orale dans le roman. Celle d’aujourd’hui, telle qu’on la parle de Créteil à Mantes-la-Jolie. Une langue qui a droit à la littérature, puisqu’elle existe. Et, en plus, il n’y a pas que ça...".

Pierre Ahnne parle de "Qui a tué mon père" d'Edouard Louis

 

Une note de lecture parue initialement le 2 juin 2018 sur le blog de Pierre Ahnne et reproduite ici avec l'aimable autorisation de l'auteur.

"Il y a une certaine logique dans le fait qu’Édouard Louis en vienne au théâtre… J'avais lu Histoire de la violence (Seuil, 2016) avec un peu de réticence, agacé de l’insistance culpabilisatrice avec laquelle l’auteur tirait une gloire paradoxale de ses origines modestes ; mais j’avais été séduit par le subtil assemblage de discours enchâssés qui faisaient de lui, à mes yeux, un grand écrivain de la voix. Je n’ai pas été, dirai-je en toute modestie, le seul à le penser, puisque, alors qu’Ostermeyer s’apprête à monter précisément Histoire de la violence à la Schaubühne, Louis publie aujourd’hui un court texte dédié à Xavier Dolan et qui sera porté sur la scène du Théâtre de la Colline en 2019 par Stanislas Nordey, remercié en fin de volume comme étant « à l’origine » de l’entreprise.…"

[Fiche du livre]

Votre boulanger sait-il que vous êtes poète ?

 

Une note de lecture de Régine de la Tour sur le livre "Pff ! ça sert à quoi la poésie ?! : Réponses des poètes et autres petits secrets de fabrication"  

Est-ce qu’un poète peut tomber en panne de poésie ? interroge Jules, 11 ans ?  Vous trouvez ça vraiment actuel de faire de la poésie ? demande Tom, 12 ans. « Les poètes connaissent-ils leurs poèmes par cœur ? »

Dans cette anthologie pour enfants, la trouvaille de Jean-Marie Henry et Alain Serres c’est, qu’au-delà du choix des textes, ils donnent la parole aux enfants et aux poètes qui tentent de répondre à leurs interrogations aussi impertinentes que spontanées.

Véritable initiation à la découverte des mystères et des merveilles de la poésie, le recueil est organisé autour de trois thèmes : « La poésie est-elle vraiment utile ? » ; « Ça se fabrique comment, un poème ? » et « Ça sert à être libre, la poésie ! ». Des poètes d’hier : Jean Giono, Paul Reverdy, Charles Baudelaire, Arthur Rimbaud côtoient des poètes d’aujourd’hui : Dominique Sampiero, Andrée Chedid, Abdellatif Laâbi.  Quatre-vingts poèmes en prose souvent, en vers de temps en temps et même parfois en acrostiche.  Une anthologie didactique rythmée par les questions, les réponses et aussi par les illustrations de Laurent Corvaisier. Elles confèrent, à ce livre au format à l’italienne, une tonalité tout à tour joyeuse et colorée ou au contraire nostalgique et douce, qui renforce l’esthétique du projet.  

Une anthologie de poésie, explique Carl Norac à Paco, 9 ans, c’est un immeuble étrange où les voisins peuvent venir du monde entier… et même ne pas vivre à la même époque. Leurs mots se croisent dans les escaliers et leurs rimes dans les couloirs… ».

De belles émotions à partager entre petits et grands et l’occasion de (re)découvrir les Editions Rue du Monde dont les collections, destinées aux enfants, ont pour ambition d’« interroger et imaginer le monde ».

[Fiche du livre]

"Les Fraternités" de Philippe Papin présenté sur le site "Petite-Egypte"

 

Présentation (http://www.petite-egypte.fr/portfolio/les-fraternites/)

Le vieil homme qui raconte son histoire est un Juif français né à Hanoi, où il a grandi en marge de la société française d’Indochine. En 1940, avec l’établissement de « Vichy sous les tropiques », sa famille est persécutée, son frère meurt, ses parents sombrent dans la prostration. A l’après-guerre, par ressentiment, par dégoût de voir la colonie se réinstaller, et surtout par affection envers les habitants d’un pays qu’il considère comme le sien, il rejoint la révolution vietnamienne. Il fraternise avec l’ennemi et, sous le nom de « Do Thai » (« Juif » en vietnamien), rejoint le maquis d’Hô Chi Minh. Mais, là, rien ne se passe comme il l’avait imaginé. Il se fait d’abord rééduquer dans un centre de formation, puis on l’oblige à s’ensanglanter les mains dans une brigade chargée d’imposer la réforme agraire dans un village. Il devient « cadre » du Parti, la position la plus enviée mais qui exige une dureté qu’il ne possède pas. En 1954, il devient directeur d’une maison d’édition chargée de la propagande. Très vite, ses illusions s’envolent. En 1956, non sans scrupule, il passe du côté de la dissidence des « Cents Fleurs ». Quand celle-ci est réprimée, il est expulsé, échoue en Tchécoslovaquie puis, dix ans plus tard, après le vote de la loi sur l’amnistie des « traitres », arrive en France pour la première fois. Il s’y ennuie à mourir. Et c’est à la fin de cette étrange existence qu’il entreprend le voyage qui fait la trame de ce roman et lui permet de découvrir pourquoi et comment il a été protégé pendant des années par un dignitaire du Parti, Lê Van Bao, qui a veillé sur lui pour des raisons de fraternité, au sens propre du mot.

 [Fiche du livre]

Pierre Ahnne parle de "Cocaïne" de Pitigrilli

 

Note de Pierre Ahnne, parue initialement sur son blog et reproduite avec l'aimable autorisation de l'auteur

Les éditions Séguier, qui ont leurs bureaux à Paris dans la rue du même nom, se consacrent, disent-elles, aux arts, à « tous les arts ». Et publient des essais, des entretiens, des biographies, avec une prédilection pour les figures de la vie artistique qui, quoique « réputées secondaires », ont exercé en leur temps une influence plus déterminante qu’on ne croit. Ainsi, récemment, de Christian Bérard, dessinateur de mode, et costumier de Cocteau, Jouvet ou Roland Petit.

« Chair de Négresses » et villas blanches

Séguier se veut, de plus, « éditeur de curiosités ». C’en est une, à plus d’un titre, que ce roman italien publié en 1921, puis, pour la traduction française, en 1939 (Albin Michel), et réédité aujourd’hui. Belle édition, bien corrigée, dûment annotée, comprenant une postface d’Umberto Eco soi-même, rien de moins. Qu’est-ce qui a conduit le fameux sémioticien à s’intéresser à l’œuvre d’un curieux personnage, né en 1893, ...

C’est pas moi, c’est elle !

 

Note de lecture de Régine de La Tour sur le livre "Journal d'Adam - Journal d' Eve" de Marc Twain

Bon, déjà il fallait le dénicher ce manuscrit originel des journaux intimes d’Adam et d’Eve. Ensuite il fallait les déchiffrer ces hiéroglyphes d'un autre temps. Alors quand l'auteur de Tom Sawyer se met à « traduire » cette trouvaille, cela donne deux petits textes plein de tendresse, d’humour et de poésie.

Rencontre d'Adam et d'Ève, découverte du monde, arrivée de leur premier enfant, un petit bijou à mettre entre toutes les mains, en français ou en anglais pour celles et ceux qui n'ont pas besoin de traduction.

Bien mieux que tout ce qu’on a pu nous raconter jusqu'à maintenant sur l'origine du monde !

 

Fragment :

"LUNDI

La  nouvelle créature, avec ses longs cheveux, est toujours fourrée dans mes pattes. Toujours à trainer à mes basques et à me suivre comme un petit chien et je n’aime pas ; je n’ai pas l’habitude d’avoir de la compagnie. Si seulement elle voulait bien rester avec les autres animaux… Ciel couvert aujourd’hui, avec un petit vent d’est ; je pense que nous allons avoir de la pluie…  Nous …  Où est-ce que j’ai bien pu dénicher ce mot ?...  Je me souviens maintenant — c’est la nouvelle créature qui l’emploie. »

 

post-scriptum 1: le titre de cette note est inspiré de l'article d'Anne Enright, The Genesis of Blame paru dans le numéro de la London Review of Books du 8 mars 2018.

post-scriptum 2 : ce livre-là, je l'ai déjà offert cinq fois. Et ça va continuer ! Je crois savoir que celles et ceux à qui je l'ai offert vont, eux aussi, l'offrir, peut-être même cinq fois. Et voilà la chaine est partie, à vous de la continuer !

post-scriptum 3 : et en v.o. 

“Monday.

This new creature with long hair is a good deal in the way. It is always hanging around and following me about. I don't like this; I am not used to company. I wish it would stay with the other animals. Cloudy today, wind in the east; like we shall have rain ....We? Where did I get that word?... I remembered now — the new creature uses it.”

 

[Fiche du livre par l'éditeur]

CEstPasCEElleCEstPasCEElle [180 Kb]

pierre Ahnne sur le livre "Peur" de Dirk Kurbjuweit

 

Note parue le 17/03/2018 sur le blog de Pierre Ahnne, à la page http://pierreahnne.eklablog.fr/peur-dirk-kurbjuweit-traduit-de-l-allemand-par-denis-michelis-delcourt-a139108946

Publiée avec l'aimable autorisation de l'auteur.

Delcourt, qui fut longtemps une maison consacrée à la bande dessinée, fait peau neuve et s’adjoint une collection de littérature. Il y a, semble-t-il, tout lieu de s’en réjouir, si on en juge à ce deuxième titre paru. Dans le roman de Dirk Kurbjuweit, qui est rédacteur en chef adjoint au Spiegel, toutes les conditions du thriller sont réunies. Randolph et Rebecca sont un couple berlinois aisé. Elle a cessé pour l’instant de travailler, il est architecte. Deux enfants, un agréable rez-de-jardin. Tout irait bien si Dieter Tiberius ne demeurait pas au sous-sol. Dieter Tiberius a « une grosse tête, un front haut et sa coiffure ressembl[e] un peu à celle d’Elvis Presley ». Il se sert chez « Penny » et non dans « un des supermarchés bio » du quartier. « D’un côté l’architecte aisé et bourgeois, marié avec une belle femme, deux enfants, de l’autre, un enfant de la DDASS, seul et sans-emploi, bénéficiant du Hartz-IV, le minimum social ». Lequel commence par adresser des poèmes à Rebecca, puis se met à harceler le couple en prétendant, de façon répétée, qu’il abuse de ses enfants. Plaintes. Visites de la police. Avocats. Comment tout cela va-t-il finir ? ...

Mais on peut aussi porter le deuil sans une robe noire

 

Une note de leture à propos du livre "Nous vivons cachés : Récits d'une Romni à travers le siècle" de Ceija Stojka

Note parue le 13/03/2018 sur le site "Entre les lignes entre les mots" - Reproduite ici avec l'aimable autorisation de son rédacteur Didier Epsztajn.

« A pied ou, de rares fois, en train, Ceija Stojka rentre avec sa mère au printemps 1945 du camp de Bergen-Belsen à Vienne ». Dans sa préface Karin Berger présente l’autrice et son parcours, sa volonté d’apprendre à lire et à écrire, « Etre en classe avec des enfants de sept ans alors qu’elle en a treize n’est pas facile pour elle, mais elle tient le coup jusqu’à de qu’elle sache lire et écrire », ses rencontres-dialogues avec elle, les effets de la publication de son premier livre, « Pour la première fois en Autriche, l’horreur que les Roms et Sinté ont vécue sous le régime nazi est plus largement sue et perçue, et Ceija elle-même devient un témoin historique important dans l’espace public »

Le témoignage de l’autrice est sans haine, elle ne réclame rien. Son écriture est une nouveauté en regard de sa culture de tradition orale, « Elle est issue d’une culture qui transmet l’histoire et les témoignages par le récit, le conte et le chant, qui sont de la même importance pour les Roms que pour nous les archives et les livres » ....

La nuit des béguines, livre d’Aline Kiner

 

Note de lecture parue initialement sur le site "Liseuses de Bordeaux" - 06 mars 2018

Avec l'aimable autorisation des "Liseuses de Bordeaux"

"Cela faisait longtemps que je voulais lire ce roman car prendre comme sujet le béguinage est un choix étonnant. En effet, le béguinage, en France, relève d’une période historique courte, entre la fin du XIIème et la fin du XIVème siècle. Il s’agit aussi d’écrire sur des femmes qui, au Moyen-Âge, sont indépendantes et libres. Aline Kiner choisit pour contexte historique la reprise en main de l’autorité politique par le rigide Philippe le Bel. Un grand nettoyage est mené, en particulier à l’encontre des Templiers. De plus, les béguines sont aussi dans le collimateur de l’Inquisition. Une des leurs, Marguerite Porete, a été arrêtée et condamnée au bûcher...."

Mourir après le jour des Rois, de Manuel de la Escalera

 

Note de lecture de Paquito SCHMIDT – 03 mars 2018

Trop longtemps la « transition démocratique » en Espagne, codifiée par une loi de 1977, s’est soldée par l’oubli et l’amnistie pour les responsables des crimes de la dictature franquiste. En 2007 une première brèche est intervenue avec la loi « pour la mémoire historique ». Les familles de victimes pouvaient enfin chercher leurs disparus dans les centaines de fosses communes remplis par la répression franquiste. De nombreux livres sont venus éclairer cette période. Le livre de Manuel de la Escalera, « Mourir après le jour des Rois », publié pour la première fois en Français, participe de ce mouvement de reconquête de la mémoire des vaincus.

« Cette nuit nous avons enfin dormi entre les murs blanchis du cube que l’on nous réserve pour ultime domicile. De là, dans le petit matin noir d’un jour d’hiver, nous passerons, par la fumée des armes, à une autre géométrie, de terre, cette fois ». C’est par cette phrase que l’auteur commence son journal d’un condamné à mort de Franco...

Pierre Ahnne sur le livre "Un arbre en mai" de Jean-Christophe Bailly

 

Note parue le 17/02/2018 sur le blog de Pierre Ahnne, à la page  http://pierreahnne.eklablog.fr/un-arbre-en-mai-jean-christophe-bailly-seuil-a137173712.

Publiée avec l'aimable autorisation de l'auteur 

"Ce n’est sans doute que le début. En cette année de cinquantenaire, le déferlement d’ouvrages consacrés aux événements de mai 1968 est probable. Jean-Christophe Bailly s’en doute bien. Avec ce petit livre rédigé en 2004, revu et publié aujourd’hui, il ne fera que précéder la « fièvre de retours » qui s’annonce. Mais, dit-il, « en ayant tenté, et ce sera ma présomption — ou mon excuse — de l’avoir quand même esquivée ».

Ni remords ni regrets

Esquivée parce que précédée, bien sûr. Mais aussi parce que l’auteur évite avec aisance ce à quoi on pourrait et vraisemblablement on doit s’attendre. C’est-à-dire d’abord les pièges jumeaux de la nostalgie et de l’ironie rétrospective. L’ancien militant de la JCR (Jeunesse communiste révolutionnaire), dissoute « à peine quelques semaines » après son adhésion et appelée à renaître tout aussi vite en Ligue communiste (section française de la Quatrième internationale — trotskiste —), ne renie ni ne regrette rien..."

Toutes les mers

 

 Note de lecture de MO', parue sur le blog BAR A BD, le 18/01/2017 (article reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur)

Animée par le désir de réaliser son arbre généalogique, Michèle Standjofski interroge sa mère et consigne chaque anecdote appartenant à l’histoire de sa famille. Un grand-père russe, fils d’un militaire et aristocrate, contraint de quitter sa terre natale lorsque la Révolution d’Octobre éclate. Un arrière-grand-père italien qui a été orfèvre puis jeté en prison sans qu’on en connaisse la raison et que l’arrière-grand-mère génoise parvenue à faire sortir son homme de prison, une grand-mère italienne sauvée par sa mère d’une mort certaine dans le grand incendie d’Izmir (Smyrne à l’époque) en 1922 et dont « elle gardera toute sa vie un goût prononcé pour les bains de mer et les croisières en bateau »...

La Seine était rouge

 

Une note de lecture sur le site EN ATTENDANT NADEAU à propos du livre "Comme une rivière bleue" (Michèle Audin)

Michèle Audin dédie Comme une rivière bleue, à tous les vaincus : les communards, les parisiens, journalistes, élus, ouvriers et ouvrières, blanchisseuses, tailleurs de pierre, journalières, typographes, passementières… À partir de la lecture de journaux d’époque, de romans et de témoignages, d’un travail d’archives minutieux, elle retrace l’histoire de la Commune à Paris, dans une langue poétique et romanesque.

Mercy, Mary, Patty, de Lola Lafon

 

Note de lecture de Pierre Ahnne.

Note parue le 14/10/2017 sur son site à la page http://pierreahnne.eklablog.fr/mercy-mary-patty-lola-lafon-actes-sud-a132237292

Dans La Petite Communiste qui ne souriait jamais, Lola Lafon mêlait habilement quatre ingrédients : l’Histoire, surtout celle des années 1970 ; la manipulation par l’image et le contrôle des individus ; une jeune fille (la gymnaste roumaine Nadia Comaneci, saisie à l’instant de sa gloire, au Jeux olympiques de Montréal, en 1976) ; enfin, la fascination et le travail d’une enquêtrice qui se penchait après coup sur tout ce qui précède. Ce qui rendait le roman remarquable, c’était la question du langage et de son articulation avec le corps, laquelle constituait le point de confluence où venaient se croiser ces quatre motifs.

Excès de jeunes filles 

On les retrouve dans Mercy, Mary, Patty, avec évidemment quelques décalages. Un coup à l’Est, un coup à l’Ouest : la jeune fille, ici, c’est Patricia Hearst, fille d’un magnat de la presse, enlevée et détenue en 1974 par l’Armée de libération symbionaise (SLA), puis convaincue par ses ravisseurs, au point de participer avec eux à des hold-up au nom de la révolution — certains se rappellent peut-être cette histoire vraie. Il y a aussi une enquêtrice, imaginaire, Gene Geneva, qui est venue enseigner dans un drôle d’établissement pour jeunes filles (décidément) dans les Landes. Lors du procès de Patricia, la défense lui demande un rapport sur l’affaire, lequel ne servira jamais mais sera intégré à un livre, ...

[Fiche du livre]

"Le jour d'avant", de Sorj Chalandon

 

Note de lecture de Paquito Schmidt, le 17/09/2017

Voici donc le 8è roman de Sorj Chalandon.

Mis à part son livre « La légende nos pères », ce dernier roman peut être considéré comme le 1er roman non inspiré par des faits autobiographiques. Jusqu’à lors, très souvent, soit ses livres parlaient directement de lui, de son enfance, de son père, soit il inventait un double qui revivait ce que lui-même avait vécu, ressenti, comme par exemple dans « Le traître »

Ici rien de tel puisque les événements se rapportent au 27 décembre 1974 jour où 42 mineurs d’une mine de Liévin meurent dans une catastrophe annoncée. Annoncée car, comme nous le dit un des personnages clef du livre « ce drame n’a rien à voir avec la fatalité.il aurait pu être évité ». Rappelant son propre rôle de contremaître (porion dans les mines) il déclare ; « J’engueulais celui qui perdait du temps à mettre ses gants de sécurité ou à ajuster des bouchons d’oreilles… Pour faire des économies en temps et en personnel, les ventilations, les taffanels, les moyens de protection n’avaient pas été convenablement vérifiés ».

Et pourtant, Sorj Chalandon a vingt-deux ans quand, jeune journaliste à Libération, cet accident minier survient. Il vit donc cette catastrophe par dépêches d’agence, articles de presse et photos interposés. Dans une interview promotionnelle du livre, il rappelle sa « colère noire » quand l’explication officielle et médiatique la plus fréquente à l’époque était « la fatalité ».

C’est cette « colère noire », SA « colère noire », qui traverse tout le livre. Donc pas un livre d’inspiration autobiographique, mais comme dans de précédents romans, on peut dire que le personnage de Michel -comme celui d’Antoine ou de Georges hier- est toujours un peu lui.

Sorj Chalandon ne se veut pas un nouveau Zola, mais tout comme son illustre devancier, il est « journaliste reporter ». Il sait nous faire revivre, sentir, palper la vie des mineurs, le parler des mineurs, la rue des mineurs, les estaminets des mineurs. Pour en arriver là, l’auteur a lu et relu les informations publiées à l’époque, mais il dit avoir également arpenter à pieds de long en large les corons pour humer l’atmosphère, toucher de ses doigts les briques des maisons, fréquenter les bars et discuter avec d’anciens mineurs.

Certaines critiques ont vu deux parties dans ce livre, la deuxième étant, pour eux, un véritable livre policier. Pourquoi pas ? Mais la force du livre, son unité, réside surtout dans l’étude et la description psychologique de Michel Flament au bord de la folie, frère d’un des mineurs tués, meurtrier du porion, tenu, par lui, pour principal responsable de la mort des 42 de Liévin. Résultat un roman bouleversant sur la culpabilité, l’injustice, le questionnement de soi.

Quant au style, Sorj Chalandon reste toujours égal à lui-même : l’écrivain des phrases courtes. L’auteur le met sur le compte de son bégaiement dans l’enfance et de son asthme.

[Fiche du livre]

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Wajdi Mouawad : écrire le fracas et la clarté du monde

 

Note de lecture de Georgia Makhlouf à propos du livre "Tout est écriture" de Wajdi Mouawad (parue dans L'ORIENT LITTERAIRE n°135 - septembre 2017)

"L’ouvrage est passionnant. On peut le lire d’une traite ou le savourer, plonger puis le reprendre pour en relire certains passages. Pour qui s’intéresse au théâtre, au processus de création artistique, à la mise en branle de l’écriture, la matière qu’il livre est à la fois limpide et complexe, simple et foisonnante, nourrissante, féconde. Il est organisé en quinze courts chapitres, rédigés suite à des échanges entre Sylvain Diaz, maître de conférences en études théâtrales et directeur de l’action culturelle à l’université de Strasbourg et Wajdi Mouawad, en résidence sur le campus de l’université au mois de mars 2016 alors qu’il travaille à l’écriture d’un nouveau texte. Ces échanges, nommés « disputes » comme dans la tradition scolastique, avaient vocation à explorer de manière dialoguée « l’acte même de création » à travers trois thématiques : l’héritage, la quête, la scène. Ils témoignent d’un parcours singulier, à l’articulation de la page et de la scène, et montrent de manière éclatante de quelle manière Mouawad est sans cesse en recherche, ouvert à de multiples possibles, tentant sans relâche d’apporter des réponses « à l’insoluble énigme que constitue l’autre », désireux d’« apprendre l’autre – pour, peut-être, mieux se comprendre soi ».

Le parcours biographique de l’artiste, ..."

L'auto des juifs

 

Note de lecture de Michel Ménaché, parue initialement dans le blog « CAHIER CRITIQUE DE POESIE » le 26 janvier 2017 :

"L’auto des Juifs réunit quatorze nouvelles autobiographiques construites dans la proximité de quatorze journées qui, de 1929 à 1949, marquèrent l’Histoire du XXe siècle. Vingt années de la vie de cet auteur allemand originaire des Sudètes qui fut successivement membre des Jeunesses hitlériennes, activiste des SA, enrôlé dans la Wehrmacht, prisonnier des Russes dans la région du Caucase, rééduqué dans une école antifasciste de Lettonie, avant d’être libéré et rapatrié en Allemagne. Il dira plus tard : « J’ai été en quelque sorte projeté sans transition du national-socialisme au stalinisme et, dans ma vision du monde, je n’ai fait dans un premier temps qu’inverser les signes. »

Le premier récit qui donne son titre à l’ouvrage évoque la panique des enfants entretenue par la légende antisémite du pain sacré des Juifs composé avec le sang de fillettes égorgées. De la peur des Juifs à la peur des Rouges, le jeune Franz s’en remet corps et âme à « un dieu de l’Histoire ». Il jure fidélité au Führer, encouragé par la propagande de Goebbels fondée sur le mensonge...."

unje histoire d'amour et de ténèbres, d'Amos Oz

 

Note de lecture parue sue le blog "Papiers d'arpèges" ((reproduite avec l’aimable autorisation de l'auteure)

Comment décrire Une histoire d’amour et de ténèbres, ce livre magnifique, dense, tragique, drôle, bouleversant et cruel ? Ce roman d’Amos Oz qui nous restitue les débuts d’Israël et le désenchantement des émigrés d’Europe de l’Est ? Ce pavé de quasi 900 pages qui tient des Buddenbrook pour l’ampleur et la complexité de la narration, des Marx Brothers pour certaines scènes familiales burlesques et de la tragédie antique, avec une sorte de Médée à l’envers ? Ne soyez pas effrayés par la profusion du roman, quitte à sauter quelques détails dans les personnages ou les livres cités quand vous vous trouvez au bord de l’asphyxie ...

Marx et la poupée, de Maryam Madjidi

 

Note de lecture parue sur le site "Liseuses de Bordeaux" (reproduite avec l’aimable autorisation du site)

Marx et la poupée est un roman autobiographique. C’est aussi le premier roman de Maryam Madjidi, une jeune auteure iranienne arrivée en France avec sa mère à l’âge de 6 ans pour retrouver son père en exil politique à Paris.

Marx et la poupée, donc. Une association pour le moins incongrue. Pourquoi Marx ? C’est au nom du communisme que les parents militants de Maryam ont combattu les différents régimes : celui du shah et celui des ayatollahs. Quant à la poupée, elle symbolise la perte des repères affectifs qui balaya la vie de la petite fille lorsque sa famille fut réduite à l’exil. Avant de quitter l’Iran, elle dut se séparer de tous ses jouets, distribués aux enfants du quartier. La famille a pu échapper à ses adversaires mais les ouvrages politiques des parents et la poupée de l’enfant conservent une vie souterraine : enterrés quelque part dans le jardin de Téhéran, ils hantent la mémoire de chacun.

Cet ouvrage attachant et tendre parle de perte et de quête de l’identité, de la difficile construction de soi quand enfant on se retrouve en exil.

Il s’articule autour de la notion de (re)naissance : Maryam a vécu trois naissances : la première en Iran au sein d’une large famille, une deuxième en France à 6 ans lorsque l’école lui ouvre la voie de l’intégration, une troisième lorsqu’elle entreprend de retrouver ses racines iraniennes. Une évolution semée d’embûches, parfois exaltante, souvent douloureuse, jamais tout à fait close, en tension vers un ailleurs

Après nous, de Patrick Fort

 

Livre de Patrick Fort

Note de lecture de Paquito Schmidt (19 avri 2017) 

Après Nous de Patrick Fort est à mi-chemin entre le témoignage authentique et la fiction romanesque. Ce qui en fait un roman, l’ensemble des faits rapportés étant réels, c’est d’une part la reconstitution par l’auteur des pensées et réflexions de son héros dans les derniers mois de sa vie, d’autre part le choix de l’écriture à la première personne.

C’est en effet Celestino Alfonso, militant communiste, fils d’émigrés espagnols, ancien des Brigades Internationales, membre du groupe Manouchian du MOI-FTPF, qui nous parle.

L’action se situe entre le 17 novembre 1943, jour de l’arrestation de Celestino Alfonso et le 21 février 1944, jour de sa mort, fusillé, au Mont Valérien.

Entre ces deux dates nous assistons à la description des interrogatoires musclés  par des policiers français appartenant aux Brigades spéciales. Mais surtout au-delà de la torture physique, ce sont les peurs, les angoisses, les doutes même, une torture psychologique, insidieuse et inévitable, qui va s’abattre sur lui.

Contrairement à d’autres militants totalement clandestins, Celestino Alfonso a continué à vivre de manière publique pendant l’occupation [1]. Il travaille, vit en famille, et le soir venu il milite. Cette double vie a un coût psychologique et moral très lourd, avec de fortes conséquences sur sa vie familiale, car il est obligé de cacher à sa femme les raisons de ses très nombreuses absences, de lui mentir : sa femme lui reprochera d’avoir une maîtresse, ce qu’il ne peut pas vraiment démentir… car il veut la protéger au maximum en la tenant éloignée de son activité.

Avec Patrick Fort, ce militant rendu célèbre par l’« Affiche rouge » des nazis, mais aussi le poème d’Aragon mis en musique par Léo Ferré, devient un être de chair et de sang, loin des héros dont on utilise parfois le souvenir pour de sordides intérêts partisans [2].

Enfin l’auteur montre que ce militant, responsable de la mort de plusieurs allemands et athée convaincu, conserve toujours son humanité ; humanité qu’il sait reconnaître quand elle se manifeste chez l’adversaire, comme par exemple chez l’aumonier allemand de la prison de Fresnes.


[1] « Je n’étais pas un membre ‘permanent’ de notre organisation. J’avais une vie ‘à côté’ », page 84

[2] « Missak (Manouchian) avait demandé à la Direction (communiste) de nous transférer dans la zone Sud pour se mettre au vert, le temps que tout se calme .. Mais elle avait opposé un refus… », page 17. Patrick Fort fait allusion ici à la thèse de nombreux historiens pour qui le groupe Manouchian a été sacrifié par le PC dans le cadre des luttes intestines au sein du Conseil National de la Résistance. Avant de mourir, Manouchian accuse " celui qui nous a trahis pour racheter sa peau..., ceux qui nous ont vendus. " Sur l’affaire Manouchian, voir le livre de Philippe Robrieux « L’affaire Manouchian », édition Fayard, 1986 

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Prends le temps de penser à moi, de Gabrielle Maris Victorin

 

Note de lecture de Régine de La Tour

[Prends le temps de penser à moi, Gabrielle Maris Victorin, Edition Grasset, Paris 2017, 128 p.  13,50 €]

 

Amour, force et douceur

« Papa, je t'en supplie, rappelle-moi... » mais le père ne rappellera pas. Nous sommes le mercredi 7 janvier 2015. Il est 11 h 34. Le père, c’est Bernard Maris. Il vient de mourir dans l'attentat contre Charlie Hebdo. Sa fille Gabrielle livre un petit texte lumineux, intense et émouvant.

Mais l’économiste que tout le monde connait, cet homme-là, Gabrielle Maris Victorin le reconnait à peine dans l’hommage qui lui est rendu. Elle n’écrit ni une biographie, ni un portrait, ni même un livre de souvenirs. Ce que Gabrielle exprime dans ce texte très intimiste, c’est « la seule [histoire] qu’[elle] connaisse. Celle d’un père et d’une fille ». Au-delà du drame, Prends le temps de penser à moi donne à ressentir de quoi est faite cette relation quand tout d’un coup on se souvient qu’on était une enfant son enfant. Quand on n’avait pas « pensé qu’on restait les enfants de ses parents ».

Des départs en vacances, la gaité du père, celle de la mère aussi, l’Espagne, les grands parents, Pepe de Lucia, « el son de la alfabetización », des livres, le pot rempli de crayons et le pull marin avec trois boutons sur l’épaule. Mais aussi ses mains, le grain de sa peau, les joues dont on connait la moindre ride. Gabrielle Maris prend le temps. Par bribes, Gabrielle Maris Victorin convoque ces petits riens qui restent et auxquels on se raccroche et qui font que quoiqu’il arrive le père est vivant.

En creux, on découvre aussi une facette de l’économiste, ce père gai, tendre, le papa poule, fou de sa fille et aussi cet homme élégant qui aurait voulu être écrivain.

Au fil des pages, on entre dans l’intimité du père et de la fille mais sans effraction. L’écriture est simple, la tendresse permanente. Il n’est pas possible de faire demi-tour mais le lien du père et de la fille est là, indestructible.  Gabrielle Maris Victorin écrit un livre très personnel et qui aussi console, elle et nous.

Et puis il y a cette histoire racontée le soir avant de se coucher. Celle d’Athéna, cette Athéna sortie toute armée de la tête, son père, Zeus, ce coquin. Gabrielle ressemble beaucoup à cette Athéna, armée malgré tout pour affronter l’adversité.

La femme qui fuit, de Anaïs Barbeau-Lavalette

 

Des notes de lecture québécoises (2015)

Avec La femme qui fuit, roman sur sa grand-mère, Anaïs Barbeau-Lavalette redonne vie à une absence. Et met en lumière les déchirements des femmes artistes à l’époque de Refus global.

Quand elle a entrepris d’écrire La femme qui fuit, un roman sur sa grand-mère, Anaïs Barbeau-Lavalette était remplie de colère contre cette femme dont elle ne connaissait que l’absence : un trou noir dans l’histoire familiale, une maille filée dans le tricot de la filiation. En 1952, la poète et peintre automatiste Suzanne Meloche a en effet abandonné ses deux enfants, alors âgés de 5 et 3 ans : Manon, alias Mousse (mère d’Anaïs), et François. « Tu as fait un trou dans ma mère et c’est moi qui le comblerai », écrit la romancière.

Arrivée au bout de sa quête, au bout de son récit, Anaïs n’a pas trouvé d’excuse pour la douleur (infligée à sa mère) et les ravages de l’abandon, mais, explique-t-elle en entrevue, elle a découvert et révélé au monde une femme « atypique, commandeure de son époque, rebelle, sauvage, inspirante »....

les indésirables, de Diane Ducret

 

Note de lecture de Paquito SCHMIDT (10 mars 2017)

Le premier intérêt de ce livre est de mettre en lumière et de faire vivre un événement volontairement occulté de notre « récit national ». En effet, comment expliquer aux jeunes que des femmes et des hommes aient pu être arrêté.e.s, emprisonné.e.s, puis transporté.e.s pour beaucoup dans des wagons à bestiaux de la SNCF, puis interné.e.s dans une multitude de camps, non pas par le régime de Pétain, mais par un gouvernement issu des élections qui avaient vu gagner le Front Populaire en 1936.

C’est dès novembre 1938, vingt mois AVANT Pétain, que le gouvernement publie un décret-loi concernant « le contrôle et la surveillance des étrangers », apatrides compris. Ce décret décide la création d'une carte de travail pour les étrangers, autorise leur l'assignation à résidence et leur internement dans des « centres spéciaux » pour en permettre « une surveillance permanente ».

Le 12 mai 1940, un décret du gouverneur militaire de Paris ordonne aux étrangers de se regrouper volontairement en différents endroits de la capitale. A défaut, ces personnes seront arrêtées chez elles. Pour les femmes célibataires et sans enfant, ce sera le Veld’Hiv, première étape avant l'internement au camp de Gurs, dans les Pyrénées, à la limite du Béarn et de la Soule basquaise. Au total au 22 juin 1940, 9 283 femmes seront internées à Gurs.

Ce roman de Diane Ducret relate une belle amitié entre deux femmes : Lise est une jeune allemande juive d'une trentaine d'années qui a fui Berlin dès la victoire des nazis ; Eva est un peu plus âgée, issue de la bonne société allemande et surtout d'une famille qu'elle a fuie à cause de leurs idées acquises à Hitler. Elles se rencontrent au Veld‘Hiv et vont vivre ensemble les différentes étapes de leur calvaire : traverser la France dans le même wagon à bestiaux, découvrir les conditions de plus en plus atroces de leur détention, vivre ensemble dans une baraque du camp insalubre et surpeuplée, faire la chasse aux rats et aux poux. Elles, mais aussi d’autres personnages attachant comme Suzanne, se réconfortent, s’aident, y compris contre un officier violeur.

Ce livre nous parle de ce que subissent ces femmes : la faim, la maladie, la mort, la déportation vers l’est. Il nous parle aussi des hommes, des espagnols, jeunes, privés de présence féminine depuis des mois. Il nous parle aussi de féminité, d'entraide, d’amour, de maternité. Entre ces femmes et ces hommes se noueront, malgré les interdits réglementaires et les barbelés, des amours qui dans 48 cas aboutiront à des naissances.

Il nous parle enfin d’un aspect souvent occulté des camps, certainement par crainte certainement de se voir accusé d’en donner une image « humanisée ». En effet, dans les camps, le désir de vie tente de rester le plus fort. Ainsi Diane Ducret nous nous donne à voir l’organisation par les détenu.e.s d’un cabaret, avec danses et chants. Dans la réalité il y a eu à Gurs une vraie vie culturelle dont plusieurs livres rendent compte par exemple le Bande dessinée de Horst Rosenthal [1] et le livre de Claude Laharie [2] .

Donc un livre à lire et à faire lire. D’abord parce qu’il est d’une lecture agréable, d’un style alerte, avec des poèmes, des chansons. Et peut-être qu’à sa lecture chacun comprendra que sombrer dans la barbarie n’est jamais impossible, même dans un pays dit civilisé. Et si comparaison n’est pas raison, nos lois et circulaires actuelles concernant les migrants autorisent leur enfermement, y compris avec bébés et enfants, dans des Centres ou des Lieux de Rétention Administrative.

Un seul bémol cependant. Certes ce livre est un roman. Donc l’auteure est libre de laisser libre cours à son imagination. Mais c’est un roman qui repose sur des faits, des événements, des personnages réels. Le lecteur est en droit de s’attendre à lire, non pas la vérité, mais un récit vraisemblable. Or quand l’auteure attribue à Davergne, qui fut commandant de Gurs pendant dix-huit mois, un fait d’arme de résistance, cela n’est plus vraisemblable du tout. Si une internée (Anna Schramm dans son livre sur Gurs [3]) le présente comme un homme libéral, poli et patient, de très nombreux autres témoins ont affirmé qu’il abusait de son autorité, ont parlé de son étroitesse d’esprit et de son manque d’initiative, ont rappelé qu’en 1940 il a déporté des prisonniers vers les bagnes d’Afrique du Nord. A tout le moins une personnalité contestée……


[1]  Horst Rosenthal. Mickey Mouse, une «figure de l'innocence» au camp de Gurs

[2]  Claude Laharie. Gurs, l'art derrière les barbelés

[3]   Hanna Schramm. Vivre à Gurs. Un camp de concentration français. 1940-41

 

[Fiche du livre]

Fouad Elkoury se raconte en images

 

Une note de Georgia Makhlouf, parue dans L'ORIENT LITTERIARE (février 2017) à propos du livre "LETTRE A MON FILS" de Fouad Elbouky paru en octobre 2016 chez Actes Sud

Le livre s’ouvre sur une série de planches contact qui toutes, sont des photographies intimes, familiales ; une mère avec son fils, dans des postures de grande proximité, joue contre joue le plus souvent, ou l’enfant, la tête contre le bras de sa mère. Sur chacune, il y a ce toucher, cette tendresse, ce corps-à-corps de la mère et de l’enfant. Et on se dit que c’est cela, en contrepoint, le sujet du livre. Les pères ne touchent pas ainsi leurs enfants, pas de cette façon là, pas dans cette proximité là, cette bulle sur eux refermée. Et c’est cela que recherche Fouad Elkoury, toucher lui aussi son fils, mais comme le font les pères, avec des mots, des mots qu’il lui adresse dans des lettres, envoyées par mail, entre le 5 février et le 12 mars 2015, à raison d’une par jour, accompagnée d’une photo. Soit trente-cinq missives pour raconter son parcours, la façon dont la photographie est devenue pour lui une passion, puis un métier. Car il n’est pas facile, écrit-il, de devenir photographe. « Tout comme il n’est pas facile d’aimer. Ça arrive, c’est tout. Et quand vient la révélation, il faut savoir discerner l’essentiel et avoir le courage d’aller jusqu’au bout. » ...

"14 juillet", d'Eric Vuillard

 

Note de lecture de Paquito SCHMIDT

Du point de vue d’un historien, ce livre est certainement critiquable.

En effet il est anachronique de tenter l’analogie avec l’intifada palestinienne. Il est hasardeux de comparer Necker et un fameux trader contemporain. Comme il est surtout anachronique, en ce mois de juillet 1789, de plaquer sur les divergences à l’intérieur du Tiers Etat, les futures fractures entre Montagnards et Girondins.

Et il n’est pas vrai que le 14 juillet soit le jour où « le peuple a surgi brusquement, et pour la première fois, sur la scène du monde ». Le « brusquement » est inexact pour une France qui tout au long de son histoire a connu des milliers de mouvements populaires, y compris dans les deux années qui précèdent la prise de la Bastille. Et ce serait aussi oublier les peuples des révolutions hollandaise, anglaise, américaine, corse, qui ont toutes précédé celle de 1789.

Enfin « traiter du peuple comme élément décisif des événements » n’est pas nouveau. Dans un article de 1953, puis dans un livre en 1959, l’historien anglais George Rudé a étudié très précisément ce peuple parisien qui fit le 14 juillet, un peuple effectivement jeune, d’origine provinciale, très représentatif des différents métiers manuels du Paris de l’époque.

Mais le livre d’Eric Vuillard n’a pas la prétention d’être un livre d’histoire. Ce n’est pas non plus un roman historique, ni même un roman. L’éditeur, Actes Sud, le classe d’ailleurs dans la catégorie « Récit ». Ce qu’il n’est pas non plus complètement, puisque l’imagination de l’auteur comble parfois le manque d’informations. L’auteur écrit : « Il faut écrire ce qu’on ignore. Au fond, le 14 juillet, on ignore ce qui se produisit. Les récits que nous en avons sont empesés ou lacunaires ».

Et dans ce domaine Eric Vuillard devient un maître pour faire revivre des dizaines de personnages sortis de l’oubli, des hommes naturellement, mais aussi des femmes ce qui est plus rare dans notre littérature historique. Avec leur langage cru, argotique, truffé d’expressions sentant le terroir d’origine de chacun et chacune.

Ces hommes et ces femmes sont tour à tour craintifs et héroïques, sont imaginatifs, sont blessés, souffrent et meurent devant nous ou plutôt à côté de nous. Car nous faisons ainsi partie de cette foule et nous côtoyons les différents personnages. Nous sommes nous-mêmes des « héros de la Bastille ». Nous parcourons Paris dans tous les sens avec eux à la recherche d’armes, pour libérer ici ou là quelques prisonniers ou même tout simplement pour boire un coup dans une taverne. Avec ces Parisiens nous transpirons abondamment dans cette chaleur exceptionnellement écrasante de ce mois de juillet 1789.

Sous la plume d’Éric Vuillard, la prise de la Bastille, devenue mythe national fondateur mais désincarné chez un Michelet ou un Lavisse, redevient un événement de sueur et de sang, de joies et de larmes, de petites lâchetés et de grandes fraternités, d’enthousiasmes partagés.

Regrettons cependant que les motivations, la psychologie des militaires des Gardes Françaises restent assez obscures, alors que leur rôle a été très important dans cette journée révolutionnaire. Leur passage individuel et collectif d’une obéissance aveugle à la discipline à la participation à une émeute, phénomène complexe, aurait mérité d’être traité, au-delà de quelques phrases sur seulement deux militaires devant la Bastille.

Au moment de refermer ce livre, il est impossible de ne pas penser aux politiciens actuels qui nous disent : « Les jeunes Français ignorent des pans de leur Histoire ou, pire encore, apprennent à en avoir honte. [Il faut] réécrire les programmes d’histoire avec l’idée de les concevoir comme un récit national… » (François Fillon, le 28 août 2016). Ce livre est loin de cette conception.

Peut-on faire un rêve ?

Imaginons un jour prochain, des professeur.e.s de français, de philosophie, d’histoire donnant conjointement à lire ce livre à leurs élèves, les faire discuter avec tout l’esprit critique nécessaire et avec tous les ponts possibles avec notre époque ?

[fiche du livre]

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"Ecoutez nos défaites", de Laurent Gaudé

 

Note de lecture de Martine Leroy Rambaud

Les livres de Laurent Gaudé sont autant d'échos du monde. Son premier livre, Cris, évoquait le premier conflit mondial. Il y a eu ensuite et notamment, Eldorado qui évoquait déjà la tragédie des migrants, la séparation avec sa terre et sa famille et le formidable Ouragan, une polyphonie bâtie sur les ruines de l'ouragan Katrina et le destin des laissés-pour-compte. Plus récemment, Danser les ombres évoquait à nouveau un cyclone, à Haïti cette fois.

Les romans de Laurent Gaudé ne sont pas à classer dans la catégorie du « Noir », si tant est qu'il soit besoin de catégories. Mais à chaque fois, en prenant appui sur le monde tel qu'il est, Laurent Gaudé développe une fiction qui pourrait être aussi, un jour, la nôtre. Ou, en tout cas, qui nous touche. Ainsi en est-il de son dernier livre paru : Ecoutez nos défaites. Un impératif comme une injonction. Laurent Gaudé, dramaturge, aime revisiter les mythes fondateurs. En l'occurrence, il prend appui sur Iphigénie, fille d'Agamemnon, sacrifiée pour « raison d'état ». Son décès fait se lever le vent qui emmènera la flotte de Mycènes à Troie. Que faut-il sauver ? Et à quel prix ? Pour illustrer le propos,  dans Ecoutez nos défaites : Haïlé Sélassié et sa lutte contre le fachisme ; Grant pendant la guerre de Sécession ; Hannibal et sa marche vers l'Italie, en passant les Alpes avec les éléphants et enfin, fiction, l'histoire d'un agent des services spéciaux, versus le bureau des légendes, et d'une archéologue en pleine guerre du moyen-orient. Autant de victoires au goût amer.

"L'affaire Léon Sadorski", de Romain Slocombe

 

Note de lecture de Martine Leroy Rambaud

C'est un de ses sujets de prédilection, Romain Slocombe : dénoncer les extrêmes, les dérives, les embrigadements. Avec, toujours dans ses personnages, une ambiguïté, un moment de doute, de choix. .Des livres toujours très documentés, s'appuyant sur un contexte avéré pour glisser vers la fiction.Dans ses plus récentes parutions, c'état le cas dans Monsieur le Commandant (qui fut sélectionné pour le prix Goncourt et le Goncourt des lycéens en 2011) ; également dans « Première station avant l'abattoir » sur fond d'espionnage dans les années 20. Même ambiguïté aujourd'hui avec son dernier livre : « L'affaire Léon Sadorski ». L'action se déroule pendant la deuxième guerre mondiale. Léon Sadorski est un employé modèle à la troisième section des Renseignements généraux. Son travail : arrêter les juifs et les envoyer à Drancy. On est en avril 1942. Mais tout va bien pour Léon Sadorski ; il ne se pose pas de question, est heureux en ménage même s'il s'octroie de temps à autre, quelques petits extras. Mais en toute discrétion.

Et puis l'histoire bascule. Il est arrêté par la Gestapo, envoyé en Allemagne où, après quelques interrogatoires et entrevues, il est chargé de retrouvé un mystérieux agent double  soupçonnée d'être passée à l'ennemi, c'est -à-dire appartenir en fait à un réseau anti-nazi. Où est le problème ? C'est que cette Thérèse Gerst s'avère être son ancienne maîtresse.

Quel choix ? Quelle attitude au risque de tout perdre, de se perdre. Romain Slocombe, une fois encore, tisse un suspense aux intrications multiples.

"La mort nomade", Ian Manook

 

Note de lecture de Martine Leroy Rambaud

Epuisé par la corruption ambiante et la violence, toujours taraudé par la disparition de sa fille, Yerruldelger est retiré depuis quatre mois dans la steppe à l'instigation de son maître shaolin. Il est détournée de son but initial par deux femmes : l'une est, elle aussi, à la recherche de sa fille ; l'autre veut trouver les responsables de l'assassinat de son amant, victime d'un meurtre rituel. Ce n'est que le début d'une série de cadavres qui met en évidence, à partir d'un événement local, des ramifications internationales où l'un des enjeux est l'avenir de la Mongolie et l'accaparement de ses terres, et plus encore, de son sous-sol. Ian Manook emmène le lecteur à travers le monde : le Canada, l'Australie, Paris, New-York et tisse les liens d'une intrigue qui lui permet de s'interroger, et nous interroger, sur la disparition d'une certaine forme de civilisation, sur un monde en disparition à travers des scènes. Comme les deux premiers tomes (Yerruldelgger en 2013, prix du quai du Polar à Lyon, et Les temps sauvages en 2015), La mort nomade parle aussi de géopolitique, d'enjeux financiers, de sauvegarde des traditions.