Coups de coeur

A vos "plumes"

 

Vous trouverez dans cette page des notes de lectures, souvent des « coups de cœurs », de membres de l’association LE DIRE ET L'ECRIRE , d’ami.e.s ou même simplement lus sur la toile. Ces textes sont donc toujours personnels et ne reflètent pas "la pensée" de l'association.

Vous voulez présenter un livre que vous avez aimé ou voire détesté, vous voulez réagir à une note de lecture, vous pouvez envoyer votre texte à cette adresse webmaster@ledireetlecrire.com.

 

Notes de lecture de notre équipe

le recueil des notes de lecture - le dire et l'écrire le recueil des notes de lecture - le dire et l'écrire  le recueil des notes de lecture - le dire et l'écrire

Régine de La Tour

Martine Leroy-Rambaud

Paquito Schmidt

                  Une tribune mensuelle de Martine Leroy-Rambaud - le dire et l'écrire  

Chaque mois, dans la page Culture d'ANGERS MAG, Martine Leroy-Rambaud a présenté son coup de cœur littéraire du moment, sous un angle bien particulier : celui du roman noir.

Depuis septembre 2017, ANGERS MAG a "fermé ses portes".

 

A lire ICI

Toutes les mers

 

 Note de lecture de MO', parue sur le blog BAR A BD, le 18/01/2017 (article reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur)

Animée par le désir de réaliser son arbre généalogique, Michèle Standjofski interroge sa mère et consigne chaque anecdote appartenant à l’histoire de sa famille. Un grand-père russe, fils d’un militaire et aristocrate, contraint de quitter sa terre natale lorsque la Révolution d’Octobre éclate. Un arrière-grand-père italien qui a été orfèvre puis jeté en prison sans qu’on en connaisse la raison et que l’arrière-grand-mère génoise parvenue à faire sortir son homme de prison, une grand-mère italienne sauvée par sa mère d’une mort certaine dans le grand incendie d’Izmir (Smyrne à l’époque) en 1922 et dont « elle gardera toute sa vie un goût prononcé pour les bains de mer et les croisières en bateau »...

La Seine était rouge

 

Une note de lecture sur le site EN ATTENDANT NADEAU à propos du livre "Comme une rivière bleue" (Michèle Audin)

Michèle Audin dédie Comme une rivière bleue, à tous les vaincus : les communards, les parisiens, journalistes, élus, ouvriers et ouvrières, blanchisseuses, tailleurs de pierre, journalières, typographes, passementières… À partir de la lecture de journaux d’époque, de romans et de témoignages, d’un travail d’archives minutieux, elle retrace l’histoire de la Commune à Paris, dans une langue poétique et romanesque.

Mercy, Mary, Patty, de Lola Lafon

 

Note de lecture de Pierre Ahnne.

Note parue le 14/10/2017 sur son site à la page http://pierreahnne.eklablog.fr/mercy-mary-patty-lola-lafon-actes-sud-a132237292

Dans La Petite Communiste qui ne souriait jamais, Lola Lafon mêlait habilement quatre ingrédients : l’Histoire, surtout celle des années 1970 ; la manipulation par l’image et le contrôle des individus ; une jeune fille (la gymnaste roumaine Nadia Comaneci, saisie à l’instant de sa gloire, au Jeux olympiques de Montréal, en 1976) ; enfin, la fascination et le travail d’une enquêtrice qui se penchait après coup sur tout ce qui précède. Ce qui rendait le roman remarquable, c’était la question du langage et de son articulation avec le corps, laquelle constituait le point de confluence où venaient se croiser ces quatre motifs.

Excès de jeunes filles 

On les retrouve dans Mercy, Mary, Patty, avec évidemment quelques décalages. Un coup à l’Est, un coup à l’Ouest : la jeune fille, ici, c’est Patricia Hearst, fille d’un magnat de la presse, enlevée et détenue en 1974 par l’Armée de libération symbionaise (SLA), puis convaincue par ses ravisseurs, au point de participer avec eux à des hold-up au nom de la révolution — certains se rappellent peut-être cette histoire vraie. Il y a aussi une enquêtrice, imaginaire, Gene Geneva, qui est venue enseigner dans un drôle d’établissement pour jeunes filles (décidément) dans les Landes. Lors du procès de Patricia, la défense lui demande un rapport sur l’affaire, lequel ne servira jamais mais sera intégré à un livre, ...

[Fiche du livre]

"Le jour d'avant", de Sorj Chalandon

 

Note de lecture de Paquito Schmidt, le 17/09/2017

Voici donc le 8è roman de Sorj Chalandon.

Mis à part son livre « La légende nos pères », ce dernier roman peut être considéré comme le 1er roman non inspiré par des faits autobiographiques. Jusqu’à lors, très souvent, soit ses livres parlaient directement de lui, de son enfance, de son père, soit il inventait un double qui revivait ce que lui-même avait vécu, ressenti, comme par exemple dans « Le traître »

Ici rien de tel puisque les événements se rapportent au 27 décembre 1974 jour où 42 mineurs d’une mine de Liévin meurent dans une catastrophe annoncée. Annoncée car, comme nous le dit un des personnages clef du livre « ce drame n’a rien à voir avec la fatalité.il aurait pu être évité ». Rappelant son propre rôle de contremaître (porion dans les mines) il déclare ; « J’engueulais celui qui perdait du temps à mettre ses gants de sécurité ou à ajuster des bouchons d’oreilles… Pour faire des économies en temps et en personnel, les ventilations, les taffanels, les moyens de protection n’avaient pas été convenablement vérifiés ».

Et pourtant, Sorj Chalandon a vingt-deux ans quand, jeune journaliste à Libération, cet accident minier survient. Il vit donc cette catastrophe par dépêches d’agence, articles de presse et photos interposés. Dans une interview promotionnelle du livre, il rappelle sa « colère noire » quand l’explication officielle et médiatique la plus fréquente à l’époque était « la fatalité ».

C’est cette « colère noire », SA « colère noire », qui traverse tout le livre. Donc pas un livre d’inspiration autobiographique, mais comme dans de précédents romans, on peut dire que le personnage de Michel -comme celui d’Antoine ou de Georges hier- est toujours un peu lui.

Sorj Chalandon ne se veut pas un nouveau Zola, mais tout comme son illustre devancier, il est « journaliste reporter ». Il sait nous faire revivre, sentir, palper la vie des mineurs, le parler des mineurs, la rue des mineurs, les estaminets des mineurs. Pour en arriver là, l’auteur a lu et relu les informations publiées à l’époque, mais il dit avoir également arpenter à pieds de long en large les corons pour humer l’atmosphère, toucher de ses doigts les briques des maisons, fréquenter les bars et discuter avec d’anciens mineurs.

Certaines critiques ont vu deux parties dans ce livre, la deuxième étant, pour eux, un véritable livre policier. Pourquoi pas ? Mais la force du livre, son unité, réside surtout dans l’étude et la description psychologique de Michel Flament au bord de la folie, frère d’un des mineurs tués, meurtrier du porion, tenu, par lui, pour principal responsable de la mort des 42 de Liévin. Résultat un roman bouleversant sur la culpabilité, l’injustice, le questionnement de soi.

Quant au style, Sorj Chalandon reste toujours égal à lui-même : l’écrivain des phrases courtes. L’auteur le met sur le compte de son bégaiement dans l’enfance et de son asthme.

[Fiche du livre]

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Wajdi Mouawad : écrire le fracas et la clarté du monde

 

Note de lecture de Georgia Makhlouf à propos du livre "Tout est écriture" de Wajdi Mouawad (parue dans L'ORIENT LITTERAIRE n°135 - septembre 2017)

"L’ouvrage est passionnant. On peut le lire d’une traite ou le savourer, plonger puis le reprendre pour en relire certains passages. Pour qui s’intéresse au théâtre, au processus de création artistique, à la mise en branle de l’écriture, la matière qu’il livre est à la fois limpide et complexe, simple et foisonnante, nourrissante, féconde. Il est organisé en quinze courts chapitres, rédigés suite à des échanges entre Sylvain Diaz, maître de conférences en études théâtrales et directeur de l’action culturelle à l’université de Strasbourg et Wajdi Mouawad, en résidence sur le campus de l’université au mois de mars 2016 alors qu’il travaille à l’écriture d’un nouveau texte. Ces échanges, nommés « disputes » comme dans la tradition scolastique, avaient vocation à explorer de manière dialoguée « l’acte même de création » à travers trois thématiques : l’héritage, la quête, la scène. Ils témoignent d’un parcours singulier, à l’articulation de la page et de la scène, et montrent de manière éclatante de quelle manière Mouawad est sans cesse en recherche, ouvert à de multiples possibles, tentant sans relâche d’apporter des réponses « à l’insoluble énigme que constitue l’autre », désireux d’« apprendre l’autre – pour, peut-être, mieux se comprendre soi ».

Le parcours biographique de l’artiste, ..."

L'auto des juifs

 

Note de lecture de Michel Ménaché, parue initialement dans le blog « CAHIER CRITIQUE DE POESIE » le 26 janvier 2017 :

"L’auto des Juifs réunit quatorze nouvelles autobiographiques construites dans la proximité de quatorze journées qui, de 1929 à 1949, marquèrent l’Histoire du XXe siècle. Vingt années de la vie de cet auteur allemand originaire des Sudètes qui fut successivement membre des Jeunesses hitlériennes, activiste des SA, enrôlé dans la Wehrmacht, prisonnier des Russes dans la région du Caucase, rééduqué dans une école antifasciste de Lettonie, avant d’être libéré et rapatrié en Allemagne. Il dira plus tard : « J’ai été en quelque sorte projeté sans transition du national-socialisme au stalinisme et, dans ma vision du monde, je n’ai fait dans un premier temps qu’inverser les signes. »

Le premier récit qui donne son titre à l’ouvrage évoque la panique des enfants entretenue par la légende antisémite du pain sacré des Juifs composé avec le sang de fillettes égorgées. De la peur des Juifs à la peur des Rouges, le jeune Franz s’en remet corps et âme à « un dieu de l’Histoire ». Il jure fidélité au Führer, encouragé par la propagande de Goebbels fondée sur le mensonge...."

unje histoire d'amour et de ténèbres, d'Amos Oz

 

Note de lecture parue sue le blog "Papiers d'arpèges" ((reproduite avec l’aimable autorisation de l'auteure)

Comment décrire Une histoire d’amour et de ténèbres, ce livre magnifique, dense, tragique, drôle, bouleversant et cruel ? Ce roman d’Amos Oz qui nous restitue les débuts d’Israël et le désenchantement des émigrés d’Europe de l’Est ? Ce pavé de quasi 900 pages qui tient des Buddenbrook pour l’ampleur et la complexité de la narration, des Marx Brothers pour certaines scènes familiales burlesques et de la tragédie antique, avec une sorte de Médée à l’envers ? Ne soyez pas effrayés par la profusion du roman, quitte à sauter quelques détails dans les personnages ou les livres cités quand vous vous trouvez au bord de l’asphyxie ...

Marx et la poupée, de Maryam Madjidi

 

Note de lecture parue sur le site "Liseuses de Bordeaux" (reproduite avec l’aimable autorisation du site)

Marx et la poupée est un roman autobiographique. C’est aussi le premier roman de Maryam Madjidi, une jeune auteure iranienne arrivée en France avec sa mère à l’âge de 6 ans pour retrouver son père en exil politique à Paris.

Marx et la poupée, donc. Une association pour le moins incongrue. Pourquoi Marx ? C’est au nom du communisme que les parents militants de Maryam ont combattu les différents régimes : celui du shah et celui des ayatollahs. Quant à la poupée, elle symbolise la perte des repères affectifs qui balaya la vie de la petite fille lorsque sa famille fut réduite à l’exil. Avant de quitter l’Iran, elle dut se séparer de tous ses jouets, distribués aux enfants du quartier. La famille a pu échapper à ses adversaires mais les ouvrages politiques des parents et la poupée de l’enfant conservent une vie souterraine : enterrés quelque part dans le jardin de Téhéran, ils hantent la mémoire de chacun.

Cet ouvrage attachant et tendre parle de perte et de quête de l’identité, de la difficile construction de soi quand enfant on se retrouve en exil.

Il s’articule autour de la notion de (re)naissance : Maryam a vécu trois naissances : la première en Iran au sein d’une large famille, une deuxième en France à 6 ans lorsque l’école lui ouvre la voie de l’intégration, une troisième lorsqu’elle entreprend de retrouver ses racines iraniennes. Une évolution semée d’embûches, parfois exaltante, souvent douloureuse, jamais tout à fait close, en tension vers un ailleurs

Après nous, de Patrick Fort

 

Livre de Patrick Fort

Note de lecture de Paquito Schmidt (19 avri 2017) 

Après Nous de Patrick Fort est à mi-chemin entre le témoignage authentique et la fiction romanesque. Ce qui en fait un roman, l’ensemble des faits rapportés étant réels, c’est d’une part la reconstitution par l’auteur des pensées et réflexions de son héros dans les derniers mois de sa vie, d’autre part le choix de l’écriture à la première personne.

C’est en effet Celestino Alfonso, militant communiste, fils d’émigrés espagnols, ancien des Brigades Internationales, membre du groupe Manouchian du MOI-FTPF, qui nous parle.

L’action se situe entre le 17 novembre 1943, jour de l’arrestation de Celestino Alfonso et le 21 février 1944, jour de sa mort, fusillé, au Mont Valérien.

Entre ces deux dates nous assistons à la description des interrogatoires musclés  par des policiers français appartenant aux Brigades spéciales. Mais surtout au-delà de la torture physique, ce sont les peurs, les angoisses, les doutes même, une torture psychologique, insidieuse et inévitable, qui va s’abattre sur lui.

Contrairement à d’autres militants totalement clandestins, Celestino Alfonso a continué à vivre de manière publique pendant l’occupation [1]. Il travaille, vit en famille, et le soir venu il milite. Cette double vie a un coût psychologique et moral très lourd, avec de fortes conséquences sur sa vie familiale, car il est obligé de cacher à sa femme les raisons de ses très nombreuses absences, de lui mentir : sa femme lui reprochera d’avoir une maîtresse, ce qu’il ne peut pas vraiment démentir… car il veut la protéger au maximum en la tenant éloignée de son activité.

Avec Patrick Fort, ce militant rendu célèbre par l’« Affiche rouge » des nazis, mais aussi le poème d’Aragon mis en musique par Léo Ferré, devient un être de chair et de sang, loin des héros dont on utilise parfois le souvenir pour de sordides intérêts partisans [2].

Enfin l’auteur montre que ce militant, responsable de la mort de plusieurs allemands et athée convaincu, conserve toujours son humanité ; humanité qu’il sait reconnaître quand elle se manifeste chez l’adversaire, comme par exemple chez l’aumonier allemand de la prison de Fresnes.


[1] « Je n’étais pas un membre ‘permanent’ de notre organisation. J’avais une vie ‘à côté’ », page 84

[2] « Missak (Manouchian) avait demandé à la Direction (communiste) de nous transférer dans la zone Sud pour se mettre au vert, le temps que tout se calme .. Mais elle avait opposé un refus… », page 17. Patrick Fort fait allusion ici à la thèse de nombreux historiens pour qui le groupe Manouchian a été sacrifié par le PC dans le cadre des luttes intestines au sein du Conseil National de la Résistance. Avant de mourir, Manouchian accuse " celui qui nous a trahis pour racheter sa peau..., ceux qui nous ont vendus. " Sur l’affaire Manouchian, voir le livre de Philippe Robrieux « L’affaire Manouchian », édition Fayard, 1986 

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Prends le temps de penser à moi, de Gabrielle Maris Victorin

 

Note de lecture de Régine de La Tour

[Prends le temps de penser à moi, Gabrielle Maris Victorin, Edition Grasset, Paris 2017, 128 p.  13,50 €]

 

Amour, force et douceur

« Papa, je t'en supplie, rappelle-moi... » mais le père ne rappellera pas. Nous sommes le mercredi 7 janvier 2015. Il est 11 h 34. Le père, c’est Bernard Maris. Il vient de mourir dans l'attentat contre Charlie Hebdo. Sa fille Gabrielle livre un petit texte lumineux, intense et émouvant.

Mais l’économiste que tout le monde connait, cet homme-là, Gabrielle Maris Victorin le reconnait à peine dans l’hommage qui lui est rendu. Elle n’écrit ni une biographie, ni un portrait, ni même un livre de souvenirs. Ce que Gabrielle exprime dans ce texte très intimiste, c’est « la seule [histoire] qu’[elle] connaisse. Celle d’un père et d’une fille ». Au-delà du drame, Prends le temps de penser à moi donne à ressentir de quoi est faite cette relation quand tout d’un coup on se souvient qu’on était une enfant son enfant. Quand on n’avait pas « pensé qu’on restait les enfants de ses parents ».

Des départs en vacances, la gaité du père, celle de la mère aussi, l’Espagne, les grands parents, Pepe de Lucia, « el son de la alfabetización », des livres, le pot rempli de crayons et le pull marin avec trois boutons sur l’épaule. Mais aussi ses mains, le grain de sa peau, les joues dont on connait la moindre ride. Gabrielle Maris prend le temps. Par bribes, Gabrielle Maris Victorin convoque ces petits riens qui restent et auxquels on se raccroche et qui font que quoiqu’il arrive le père est vivant.

En creux, on découvre aussi une facette de l’économiste, ce père gai, tendre, le papa poule, fou de sa fille et aussi cet homme élégant qui aurait voulu être écrivain.

Au fil des pages, on entre dans l’intimité du père et de la fille mais sans effraction. L’écriture est simple, la tendresse permanente. Il n’est pas possible de faire demi-tour mais le lien du père et de la fille est là, indestructible.  Gabrielle Maris Victorin écrit un livre très personnel et qui aussi console, elle et nous.

Et puis il y a cette histoire racontée le soir avant de se coucher. Celle d’Athéna, cette Athéna sortie toute armée de la tête, son père, Zeus, ce coquin. Gabrielle ressemble beaucoup à cette Athéna, armée malgré tout pour affronter l’adversité.

La femme qui fuit, de Anaïs Barbeau-Lavalette

 

Des notes de lecture québécoises (2015)

Avec La femme qui fuit, roman sur sa grand-mère, Anaïs Barbeau-Lavalette redonne vie à une absence. Et met en lumière les déchirements des femmes artistes à l’époque de Refus global.

Quand elle a entrepris d’écrire La femme qui fuit, un roman sur sa grand-mère, Anaïs Barbeau-Lavalette était remplie de colère contre cette femme dont elle ne connaissait que l’absence : un trou noir dans l’histoire familiale, une maille filée dans le tricot de la filiation. En 1952, la poète et peintre automatiste Suzanne Meloche a en effet abandonné ses deux enfants, alors âgés de 5 et 3 ans : Manon, alias Mousse (mère d’Anaïs), et François. « Tu as fait un trou dans ma mère et c’est moi qui le comblerai », écrit la romancière.

Arrivée au bout de sa quête, au bout de son récit, Anaïs n’a pas trouvé d’excuse pour la douleur (infligée à sa mère) et les ravages de l’abandon, mais, explique-t-elle en entrevue, elle a découvert et révélé au monde une femme « atypique, commandeure de son époque, rebelle, sauvage, inspirante »....

les indésirables, de Diane Ducret

 

Note de lecture de Paquito SCHMIDT (10 mars 2017)

Le premier intérêt de ce livre est de mettre en lumière et de faire vivre un événement volontairement occulté de notre « récit national ». En effet, comment expliquer aux jeunes que des femmes et des hommes aient pu être arrêté.e.s, emprisonné.e.s, puis transporté.e.s pour beaucoup dans des wagons à bestiaux de la SNCF, puis interné.e.s dans une multitude de camps, non pas par le régime de Pétain, mais par un gouvernement issu des élections qui avaient vu gagner le Front Populaire en 1936.

C’est dès novembre 1938, vingt mois AVANT Pétain, que le gouvernement publie un décret-loi concernant « le contrôle et la surveillance des étrangers », apatrides compris. Ce décret décide la création d'une carte de travail pour les étrangers, autorise leur l'assignation à résidence et leur internement dans des « centres spéciaux » pour en permettre « une surveillance permanente ».

Le 12 mai 1940, un décret du gouverneur militaire de Paris ordonne aux étrangers de se regrouper volontairement en différents endroits de la capitale. A défaut, ces personnes seront arrêtées chez elles. Pour les femmes célibataires et sans enfant, ce sera le Veld’Hiv, première étape avant l'internement au camp de Gurs, dans les Pyrénées, à la limite du Béarn et de la Soule basquaise. Au total au 22 juin 1940, 9 283 femmes seront internées à Gurs.

Ce roman de Diane Ducret relate une belle amitié entre deux femmes : Lise est une jeune allemande juive d'une trentaine d'années qui a fui Berlin dès la victoire des nazis ; Eva est un peu plus âgée, issue de la bonne société allemande et surtout d'une famille qu'elle a fuie à cause de leurs idées acquises à Hitler. Elles se rencontrent au Veld‘Hiv et vont vivre ensemble les différentes étapes de leur calvaire : traverser la France dans le même wagon à bestiaux, découvrir les conditions de plus en plus atroces de leur détention, vivre ensemble dans une baraque du camp insalubre et surpeuplée, faire la chasse aux rats et aux poux. Elles, mais aussi d’autres personnages attachant comme Suzanne, se réconfortent, s’aident, y compris contre un officier violeur.

Ce livre nous parle de ce que subissent ces femmes : la faim, la maladie, la mort, la déportation vers l’est. Il nous parle aussi des hommes, des espagnols, jeunes, privés de présence féminine depuis des mois. Il nous parle aussi de féminité, d'entraide, d’amour, de maternité. Entre ces femmes et ces hommes se noueront, malgré les interdits réglementaires et les barbelés, des amours qui dans 48 cas aboutiront à des naissances.

Il nous parle enfin d’un aspect souvent occulté des camps, certainement par crainte certainement de se voir accusé d’en donner une image « humanisée ». En effet, dans les camps, le désir de vie tente de rester le plus fort. Ainsi Diane Ducret nous nous donne à voir l’organisation par les détenu.e.s d’un cabaret, avec danses et chants. Dans la réalité il y a eu à Gurs une vraie vie culturelle dont plusieurs livres rendent compte par exemple le Bande dessinée de Horst Rosenthal [1] et le livre de Claude Laharie [2] .

Donc un livre à lire et à faire lire. D’abord parce qu’il est d’une lecture agréable, d’un style alerte, avec des poèmes, des chansons. Et peut-être qu’à sa lecture chacun comprendra que sombrer dans la barbarie n’est jamais impossible, même dans un pays dit civilisé. Et si comparaison n’est pas raison, nos lois et circulaires actuelles concernant les migrants autorisent leur enfermement, y compris avec bébés et enfants, dans des Centres ou des Lieux de Rétention Administrative.

Un seul bémol cependant. Certes ce livre est un roman. Donc l’auteure est libre de laisser libre cours à son imagination. Mais c’est un roman qui repose sur des faits, des événements, des personnages réels. Le lecteur est en droit de s’attendre à lire, non pas la vérité, mais un récit vraisemblable. Or quand l’auteure attribue à Davergne, qui fut commandant de Gurs pendant dix-huit mois, un fait d’arme de résistance, cela n’est plus vraisemblable du tout. Si une internée (Anna Schramm dans son livre sur Gurs [3]) le présente comme un homme libéral, poli et patient, de très nombreux autres témoins ont affirmé qu’il abusait de son autorité, ont parlé de son étroitesse d’esprit et de son manque d’initiative, ont rappelé qu’en 1940 il a déporté des prisonniers vers les bagnes d’Afrique du Nord. A tout le moins une personnalité contestée……


[1]  Horst Rosenthal. Mickey Mouse, une «figure de l'innocence» au camp de Gurs

[2]  Claude Laharie. Gurs, l'art derrière les barbelés

[3]   Hanna Schramm. Vivre à Gurs. Un camp de concentration français. 1940-41

 

[Fiche du livre]

Fouad Elkoury se raconte en images

 

Une note de Georgia Makhlouf, parue dans L'ORIENT LITTERIARE (février 2017) à propos du livre "LETTRE A MON FILS" de Fouad Elbouky paru en octobre 2016 chez Actes Sud

Le livre s’ouvre sur une série de planches contact qui toutes, sont des photographies intimes, familiales ; une mère avec son fils, dans des postures de grande proximité, joue contre joue le plus souvent, ou l’enfant, la tête contre le bras de sa mère. Sur chacune, il y a ce toucher, cette tendresse, ce corps-à-corps de la mère et de l’enfant. Et on se dit que c’est cela, en contrepoint, le sujet du livre. Les pères ne touchent pas ainsi leurs enfants, pas de cette façon là, pas dans cette proximité là, cette bulle sur eux refermée. Et c’est cela que recherche Fouad Elkoury, toucher lui aussi son fils, mais comme le font les pères, avec des mots, des mots qu’il lui adresse dans des lettres, envoyées par mail, entre le 5 février et le 12 mars 2015, à raison d’une par jour, accompagnée d’une photo. Soit trente-cinq missives pour raconter son parcours, la façon dont la photographie est devenue pour lui une passion, puis un métier. Car il n’est pas facile, écrit-il, de devenir photographe. « Tout comme il n’est pas facile d’aimer. Ça arrive, c’est tout. Et quand vient la révélation, il faut savoir discerner l’essentiel et avoir le courage d’aller jusqu’au bout. » ...

"14 juillet", d'Eric Vuillard

 

Note de lecture de Paquito SCHMIDT

Du point de vue d’un historien, ce livre est certainement critiquable.

En effet il est anachronique de tenter l’analogie avec l’intifada palestinienne. Il est hasardeux de comparer Necker et un fameux trader contemporain. Comme il est surtout anachronique, en ce mois de juillet 1789, de plaquer sur les divergences à l’intérieur du Tiers Etat, les futures fractures entre Montagnards et Girondins.

Et il n’est pas vrai que le 14 juillet soit le jour où « le peuple a surgi brusquement, et pour la première fois, sur la scène du monde ». Le « brusquement » est inexact pour une France qui tout au long de son histoire a connu des milliers de mouvements populaires, y compris dans les deux années qui précèdent la prise de la Bastille. Et ce serait aussi oublier les peuples des révolutions hollandaise, anglaise, américaine, corse, qui ont toutes précédé celle de 1789.

Enfin « traiter du peuple comme élément décisif des événements » n’est pas nouveau. Dans un article de 1953, puis dans un livre en 1959, l’historien anglais George Rudé a étudié très précisément ce peuple parisien qui fit le 14 juillet, un peuple effectivement jeune, d’origine provinciale, très représentatif des différents métiers manuels du Paris de l’époque.

Mais le livre d’Eric Vuillard n’a pas la prétention d’être un livre d’histoire. Ce n’est pas non plus un roman historique, ni même un roman. L’éditeur, Actes Sud, le classe d’ailleurs dans la catégorie « Récit ». Ce qu’il n’est pas non plus complètement, puisque l’imagination de l’auteur comble parfois le manque d’informations. L’auteur écrit : « Il faut écrire ce qu’on ignore. Au fond, le 14 juillet, on ignore ce qui se produisit. Les récits que nous en avons sont empesés ou lacunaires ».

Et dans ce domaine Eric Vuillard devient un maître pour faire revivre des dizaines de personnages sortis de l’oubli, des hommes naturellement, mais aussi des femmes ce qui est plus rare dans notre littérature historique. Avec leur langage cru, argotique, truffé d’expressions sentant le terroir d’origine de chacun et chacune.

Ces hommes et ces femmes sont tour à tour craintifs et héroïques, sont imaginatifs, sont blessés, souffrent et meurent devant nous ou plutôt à côté de nous. Car nous faisons ainsi partie de cette foule et nous côtoyons les différents personnages. Nous sommes nous-mêmes des « héros de la Bastille ». Nous parcourons Paris dans tous les sens avec eux à la recherche d’armes, pour libérer ici ou là quelques prisonniers ou même tout simplement pour boire un coup dans une taverne. Avec ces Parisiens nous transpirons abondamment dans cette chaleur exceptionnellement écrasante de ce mois de juillet 1789.

Sous la plume d’Éric Vuillard, la prise de la Bastille, devenue mythe national fondateur mais désincarné chez un Michelet ou un Lavisse, redevient un événement de sueur et de sang, de joies et de larmes, de petites lâchetés et de grandes fraternités, d’enthousiasmes partagés.

Regrettons cependant que les motivations, la psychologie des militaires des Gardes Françaises restent assez obscures, alors que leur rôle a été très important dans cette journée révolutionnaire. Leur passage individuel et collectif d’une obéissance aveugle à la discipline à la participation à une émeute, phénomène complexe, aurait mérité d’être traité, au-delà de quelques phrases sur seulement deux militaires devant la Bastille.

Au moment de refermer ce livre, il est impossible de ne pas penser aux politiciens actuels qui nous disent : « Les jeunes Français ignorent des pans de leur Histoire ou, pire encore, apprennent à en avoir honte. [Il faut] réécrire les programmes d’histoire avec l’idée de les concevoir comme un récit national… » (François Fillon, le 28 août 2016). Ce livre est loin de cette conception.

Peut-on faire un rêve ?

Imaginons un jour prochain, des professeur.e.s de français, de philosophie, d’histoire donnant conjointement à lire ce livre à leurs élèves, les faire discuter avec tout l’esprit critique nécessaire et avec tous les ponts possibles avec notre époque ?

[fiche du livre]

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"Ecoutez nos défaites", de Laurent Gaudé

 

Note de lecture de Martine Leroy Rambaud

Les livres de Laurent Gaudé sont autant d'échos du monde. Son premier livre, Cris, évoquait le premier conflit mondial. Il y a eu ensuite et notamment, Eldorado qui évoquait déjà la tragédie des migrants, la séparation avec sa terre et sa famille et le formidable Ouragan, une polyphonie bâtie sur les ruines de l'ouragan Katrina et le destin des laissés-pour-compte. Plus récemment, Danser les ombres évoquait à nouveau un cyclone, à Haïti cette fois.

Les romans de Laurent Gaudé ne sont pas à classer dans la catégorie du « Noir », si tant est qu'il soit besoin de catégories. Mais à chaque fois, en prenant appui sur le monde tel qu'il est, Laurent Gaudé développe une fiction qui pourrait être aussi, un jour, la nôtre. Ou, en tout cas, qui nous touche. Ainsi en est-il de son dernier livre paru : Ecoutez nos défaites. Un impératif comme une injonction. Laurent Gaudé, dramaturge, aime revisiter les mythes fondateurs. En l'occurrence, il prend appui sur Iphigénie, fille d'Agamemnon, sacrifiée pour « raison d'état ». Son décès fait se lever le vent qui emmènera la flotte de Mycènes à Troie. Que faut-il sauver ? Et à quel prix ? Pour illustrer le propos,  dans Ecoutez nos défaites : Haïlé Sélassié et sa lutte contre le fachisme ; Grant pendant la guerre de Sécession ; Hannibal et sa marche vers l'Italie, en passant les Alpes avec les éléphants et enfin, fiction, l'histoire d'un agent des services spéciaux, versus le bureau des légendes, et d'une archéologue en pleine guerre du moyen-orient. Autant de victoires au goût amer.

"L'affaire Léon Sadorski", de Romain Slocombe

 

Note de lecture de Martine Leroy Rambaud

C'est un de ses sujets de prédilection, Romain Slocombe : dénoncer les extrêmes, les dérives, les embrigadements. Avec, toujours dans ses personnages, une ambiguïté, un moment de doute, de choix. .Des livres toujours très documentés, s'appuyant sur un contexte avéré pour glisser vers la fiction.Dans ses plus récentes parutions, c'état le cas dans Monsieur le Commandant (qui fut sélectionné pour le prix Goncourt et le Goncourt des lycéens en 2011) ; également dans « Première station avant l'abattoir » sur fond d'espionnage dans les années 20. Même ambiguïté aujourd'hui avec son dernier livre : « L'affaire Léon Sadorski ». L'action se déroule pendant la deuxième guerre mondiale. Léon Sadorski est un employé modèle à la troisième section des Renseignements généraux. Son travail : arrêter les juifs et les envoyer à Drancy. On est en avril 1942. Mais tout va bien pour Léon Sadorski ; il ne se pose pas de question, est heureux en ménage même s'il s'octroie de temps à autre, quelques petits extras. Mais en toute discrétion.

Et puis l'histoire bascule. Il est arrêté par la Gestapo, envoyé en Allemagne où, après quelques interrogatoires et entrevues, il est chargé de retrouvé un mystérieux agent double  soupçonnée d'être passée à l'ennemi, c'est -à-dire appartenir en fait à un réseau anti-nazi. Où est le problème ? C'est que cette Thérèse Gerst s'avère être son ancienne maîtresse.

Quel choix ? Quelle attitude au risque de tout perdre, de se perdre. Romain Slocombe, une fois encore, tisse un suspense aux intrications multiples.

"La mort nomade", Ian Manook

 

Note de lecture de Martine Leroy Rambaud

Epuisé par la corruption ambiante et la violence, toujours taraudé par la disparition de sa fille, Yerruldelger est retiré depuis quatre mois dans la steppe à l'instigation de son maître shaolin. Il est détournée de son but initial par deux femmes : l'une est, elle aussi, à la recherche de sa fille ; l'autre veut trouver les responsables de l'assassinat de son amant, victime d'un meurtre rituel. Ce n'est que le début d'une série de cadavres qui met en évidence, à partir d'un événement local, des ramifications internationales où l'un des enjeux est l'avenir de la Mongolie et l'accaparement de ses terres, et plus encore, de son sous-sol. Ian Manook emmène le lecteur à travers le monde : le Canada, l'Australie, Paris, New-York et tisse les liens d'une intrigue qui lui permet de s'interroger, et nous interroger, sur la disparition d'une certaine forme de civilisation, sur un monde en disparition à travers des scènes. Comme les deux premiers tomes (Yerruldelgger en 2013, prix du quai du Polar à Lyon, et Les temps sauvages en 2015), La mort nomade parle aussi de géopolitique, d'enjeux financiers, de sauvegarde des traditions.

Au fil des fêtes - Récits sur les fêtes juives

 

Note de lecture de Pierre Ahnne, sur son blog  (reproduite avec l’aimable autorisation de l'auteur)

L'une chante (en yiddish) et a déjà enregistré de nombreux disques. L'autre est, sous un autre nom, l'auteure de pièces de théâtre et, tout récemment, d'un roman. Mais Astrid Ruff et Doris Engel sont toutes les deux spécialistes d'une langue qui nous vient d'un monde disparu.

Sholem Aleykhem, dont elles proposent ici la traduction de plusieurs nouvelles, appartenait à ce monde. Celui du shtetl, cette bourgade à majorité juive de l'ancien empire russe. Né en Ukraine en 1859, mort à New York en 1916, il est l'auteur d'une œuvre considérable et très partiellement traduite en français jusqu'à présent. Œuvre qui a connu en son temps un immense succès dans le monde yiddishophone d'Europe et d'Amérique, et dont émerge peut-être seul pour bien des contemporains le roman de Tévié le laitier, métamorphosé en comédie musicale dans les années 1970 sous le titre d'Un violon sur le toit.....

[La fiche du livre]

Lætitia ou la fin des hommes - Ivan Jablonka (Seuil 2016)

 

Intervention de Cécile Parent aux "Bouillons" d'Angers

« Empathique »… j’expliquerai cet adjectif après avoir parlé du livre. Une histoire de « malheur innocent », comme celle des grands parents que Jablonka n'a pas eus, et auxquels il a voulu non pas donner une tombe de mots, mais restituer la saveur de leur vie.

Un livre d’épaisseur moyenne et d’une extrême richesse. Certains diront qu’il fourmille de détails. Oui, mais les détails sont distribués en autant de morceaux (57 chapitres portant des titres) qui facilitent leur ingestion. D’autre part, est ce que ce sont vraiment des détails ?

Le sujet du livre : Ivan Jablonka (« Histoire des grands parents que je n’ai pas eus » 2012 et « Le Corps des Autres » 2015, historien-sociologue et écrivain.) raconte un fait divers qui a marqué longuement l’opinion publique de janvier à août 2011 ; l’assassinat sordide de Lætitia Perrais, 18 ans, le 19 janvier 2011, serveuse dans un hôtel de la Bernerie près de Pornic (et le démembrement et la dissimulation de son cadavre) par Tony Meilhon, 32 ans, délinquant multirécidiviste qui a déjà passé en prison la moitié de son existence.

L’originalité et la force de ce livre ?  …

 

[Fiche du livre]

L’annotation en héritage

 

Note de lecture de Régine de La Tour 

(Livre « Ecrits dans les marges : De la pratique du gribouillage comme art gourmand de la lecture », Danielle Bassez, éditions Cheyne, 41p., 12,50 €)


Quelles traces laisse-t-on quand on a disparu ? Le père de Danielle Bassez, lui, a laissé des  gribouillis, des bouts de papier, des dessins, des listes de mots, des annotations dans des livres.  Avec Ecrits dans les marges, elle partage sa part d’héritage.

 « Il ne reste de lui que des traces, les notes inscrites d'une écriture aiguë, parfois minuscule, les signes cabalistiques dont il ponctue les marges : petits carrés, cercles, triangles, astérisques, sur le sens desquels on s'interroge, jusqu'à ce papier de soie s'échappant d'entre les feuillets, livrant des listes : éon, quoddité, monadologie, hapax, empirie, ontique, anamnèse, ipséité, mots dont lui, l'autodidacte, veut vérifier la signification ».

Un héritage insolite que Danielle Bassez découvre avec étonnement, amour et tendresse, et révèle dans une langue toujours ciselée, en miroir de celle de son père. « Chacun des volumes porte sa date de lecture, comme un balisage. Comme s'il avait voulu que ce chemin qu'on n'avait pas fait en sa compagnie, plus tard on le refasse, que l'on retrouve l'histoire de cette lecture, ses lieux, ses paysages, cette interrogation qui le menait parmi ces flots de pages, aussi tenace que la ténacité de celui qui les avait écrites, et qui le rendait étranger à son propre entourage. 

Mosaïque décousue ces bouts de textes donnent peu à peu corps au père absent. Ils dévoilent l’intimité de ce fonctionnaire aux PTT, homme discret et silencieux, lecteur curieux, passionné et gourmand qui lit sans discrimination et sans préjugés de la littérature haute ou vile. Il lit tout, tout le temps, partout. Il lit un stylo ou un Bic à la main. Lire et écrire sont indissociables. Il écrit dans cette zone vierge autour du texte, dans le blanc de la page. Tantôt laboureur, tantôt promeneur, le père creuse, décortique, fouille, scrute les mots et les phrases.  Il dialogue dans les marges avec Proust et se dessine alors un sentiment de fraternité avec lui «  une même mélancolie pour l’enfant solitaire ». Dans celles de Vladimir Jankélévitch, il interroge ce philosophe « qui va du même pas ». Dans la marge des souvenirs d’un mineur se décèle son appartenance au milieu dur et austère des corons. Et tant d’autres encore. Les chemins de traverse, empruntés par le père et dans lesquels la fille engage ses pas, propose une sorte d’anthologie littéraire confidentielle et insolite, construite sur une mise en abyme subtile et passionnante dans laquelle les auteurs et les lecteurs se répondent et se confondent.

Ecrits dans les marges  fera changer d’avis tous ceux qui pensent que corner une page ou annoter un livre est un véritable sacrilège. C’est tout au contraire un acte d’amour, cadeau fait à celui qui saura y prêter attention. Bien loin de la rentrée littéraire, découvrir ou redécouvrir cet opuscule de 41 pages, paru il y a un peu plus de 10 ans, en avril 2006.

Le texte d’Ecrits dans les marges est composé en Didot 10, imprimé sur papier bouffant crème à l’encre bleue ce qui lui confère un charme tout particulier. A l’image de l’écriture de Danielle Bassez et de celle de son père, aucun détail ne sera  laissé au hasard par un éditeur typographe lui aussi passionné et exigeant.

Revenir du silence, livre de Michèle Sarde

 

Note de lecture de P. Diaz Muñoz (08 octobre 2016)

Un grand libraire parisien a classé ce livre dans les « romans historiques ». Et pourquoi pas les « romans de cap et d’épée » ? Certes le dernier livre de Michèle Sarde est difficilement classable : livre d’histoire ? biographie ? autobiographie ? Il est tout cela à la fois.

C’est en fait la saga d’une famille de juifs de l’empire ottoman, une partie de ceux qui dès 1492 ont fui l’Espagne des rois « très catholiques », ceux qui parlent l’espagnol de leur pays d’origine et de ces temps anciens, cette langue appelée le « ladino » ou le « judéo-espagnol » ou tout simplement le « judezmo », le juif.

Cette communauté de plusieurs milliers de personnes habite surtout Salonique, la Jérusalem des Balkans, y côtoie des turcs musulmans, des grecs orthodoxes, et même des descendants musulmans des sabbatéens, disciples du rabbin Sabbataï Tsevi, qui, après s’être présenté comme LE messie, s’est converti à l’Islam. La situation des juifs de Salonique évoluera en fonction des événements politiques de la région. L’arrivée des grecs d’Asie Mineure surtout après 1912, puis le grand incendie de 1917, puis encore la fin de l’empire ottoman viennent bousculer cette communauté, jusqu’à sa fin tragique lors de sa liquidation par les Allemands à partir de 1942.

Le livre de Michèle Sarde fait revivre cette histoire, très peu connue en France, de ces populations où dans une même famille certains sont bulgares, d’autres ottomans, puis grecs, voire italiens,  au gré des changements de frontières et de régime.

La famille de l’auteure quitte la Grèce en 1921 pour s’installer en France, considérée alors comme un eldorado. Ne dit-on pas chez les juifs, de Varsovie à Salonique, de la Lituanie à l’Allemagne, « heureux comme Dieu en France » ?

La volonté de s’intégrer, même de s’assimiler, est forte. En débarquant du train à Paris,  la grand’mère Marie dira à sa fille Janja, la mère de l’auteure : « Nous sommes arrivés... Et rappelle-toi qu’à partir de maintenant, tu t’appelles Jenny » et non plus Janja. Jenny deviendra une française modèle, une excellente élève, s’éloignera petit à petit des coutumes ancestrales. Chez elle avec son mari, Jacques, elle ne parle que le Français, sauf quand elle ne veut pas être comprise par sa fille.

Puis vint la guerre, puis l’occupation, avec elle les persécutions des étrangers « indésirables », celles des juifs, les « métèques » d’abord et les Français dans un deuxième temps. La famille et les amis se cachent, participent à la Résitance. 

A la fin de la guerre, les différents membres de la famille seront soit des Revenants, soit des Survivants, soit des Disparus. La parole sera quasi inexistante, car tout le monde, pour des raisons diverses, essaie d’oublier.

Persuadée que de « mauvais temps » peuvent toujours revenir, Jenny décide de protéger sa fille en en faisant une bonne catholique, jusqu’au jour où la communion solennelle étant à l’ordre du jour, cette situation devient intenable face aux autres membres de la famille. Elle pourra alors petit à petit expliquer à sa fille la véritable histoire de la famille.

Pour Michèle Sarde raconter cette saga familiale est le moyen de comprendre d’où elle vient et surtout d’assumer ses différentes identités. Le livre comporte également une intéressante iconographie de vingt-trois photos de famille largement commentées par l’auteure.

On peut peut-être regretter un certain déséquilibre dans le livre. L’auteure passe un peu trop vite sur "l'entrée en silence" de Jenny. Mais l’auteure nous promet une suite …

 

[La fiche du livre]

Une vie brève

 

P. Diaz Munoz (26/09/2016)

Pour toute une génération arrivée à la politique à la fin des années 50 (la mienne), Maurice Audin sera « L’Affaire Audin », du nom de ce jeune assistant de mathématiques à l'université d'Alger, âgé de 25 ans, marié et père de trois enfants, militant anticolonialiste du Parti communiste algérien, arrêté par l'armée française le 11 juin 1957, à Alger, puis déclaré mort dix jours plus tard lors d’une tentative d’évasion… En fait il a été torturé, puis assassiné par les parachutistes du général Massu. Toute la vérité sur sa mort n’est pas encore connue, même après les « aveux » tardifs et ignoblement cyniques du général Aussaresses expliquant que c’est lui qui a donné l’ordre de le tuer.

Plus de 56 ans après les faits, sa fille Michèle a voulu rassembler les bribes de cette vie si brève.

En effet ce livre ne parle « ni (du) martyr, ni de sa mort, ni de (sa) disparition », mais « au contraire de la vie, de sa vie ».

Mathématicienne comme lui,  elle n’a que trois ans quand Maurice Audin disparaît. Ses souvenirs sont donc quasi inexistants.

A partir de rares photos, de rares écrits intimes (lettres, cahiers de comptes, photos, témoignages) elle tente de faire revivre le fils, le frère, le mari, le père qu’il a été.

Les témoignages sont tellement rares que souvent l’auteure ponctue son livre de « j’ignore … », de « je n’ai trouvé aucune information sur … » ou encore de  « je ne sais pas … ». Malgré toutes les lacunes, avec une très grande honnêteté intellectuelle qui lui fait vérifier chaque élément retrouvé, croiser les sources, elle arrive, sans jamais tomber dans le pathétique, ni l’hagiographie, à faire revivre l’homme caché derrière le mythe politique. Pour les plus grands mathématiciens de son époque, Maurice Audin aurait pu devenir leur égal.

Un beau témoignage d'amour d'une fille à son père, ni larmoyant ni pathétique, dans un style toujours sobre.

 

[La fiche du livre]

Comment tu parles de ton père

 

Note de lecture de Régine de La Tour

« Perdre son père au détour de la quarantaine, c’est banal comme une chanson de Bruel. Et je ne sais pas comment on s’en relève ».  Et voilà  très probablement comment à cause de (ou grâce à) cette phrase prononcée sur les ondes de France Inter un samedi matin de la fin du mois d’août j’ai commencé ma rentrée littéraire avec «Comment tu parles de ton père » alors qu’il y a 560 livres qui débarquent dans les rayons.

 « Ça fait trois semaines que papa est mort » […] « Je n’y vois plus rien » […] « Moi, maman est morte quand j’avais trois ans ». Un livre qu’on ne résume pas. Mais on pourrait aussi dire que le fond du récit tient à peu près dans ces trois phrases.

Séparé de sa femme, Sfar est en vacances en Crète avec ses deux jeunes enfants. Il ne voit plus rien et il est convaincu qu’il est victime d’une malédiction divine parce qu’il n’a pas assez prié pour la mort de son père. « You have tears, but they are bad. »  lui explique l’étrange docteur Gorgounioux, ophtalmologue crétois qu’il est allé consulter.

Papa, si je fais un livre sur toi, ça compte pour ton âme ? Commence alors une longue prière d’un genre nouveau, une oraison funèbre, pudique, drôle, émouvante, un Kaddish iconoclaste, mais pas tant que cela, pour un père mort mais aussi pour une « mère partie en voyage ». Cette prière de la religion juive, lue à la mémoire des parents disparus, tous les jours pendant 12 mois, jusqu’à la date anniversaire.

Et de suivre le petit Joann dans un univers pour le moins baroque et dans une chronologie totalement fantasque qui est surtout celle du fil de sa pensée, celle d’une psychanalyse ? Joann Sfar écrit comme il parle, et l’oraison s’écoute au moins autant qu’elle ne se lit. Il écrit cru, parfois très cru même, il écrit ému, il écrit tendre, il écrit sensible, il écrit énervé.  On pleure avec Joann, on rit avec Sfar,

La Crète, Metz, Nice, Paris, et aussi Sétif en Algérie défilent. Comment tu parles de ton père donne à comprendre comment s’est construit l’auteur du Chat du Rabbin, comment on s’accorde ou pas, se débat ou pas avec sa religion, comment on vit ou pas avec le mensonge, à commencer par celui sur la mort de sa mère. « Il ne faut pas, sciemment, mentir à son gosse. Sinon il passe sa vie à raconter des histoires ». Un grand-père qui lui dira la vérité et pour lequel il ressentira beaucoup de gratitude. Sandrina, rencontrée à l’âge de 13 ans, sa femme, la mère de ses enfants. Au grand dam de son père elle n’est pas juive. Il sera heureux avec elle et il la quittera malgré tout. Et un père, ce père d’une complexité folle.  « Mon père c’est pas rien ». Fragilisé par la mort de sa femme, ce juif Séfarade, brillant avocat, aux mœurs autrefois légères  s’endurcit jusqu’à devenir un religieux exigeant.  Il mène aussi une vie digne des héros de cinéma, défend la pute et le truand, homme à femmes prêt à faire le coup de poing quitte à être interdit de prétoire, il séduit, beaucoup.  Un père omniprésent auprès de Joann. Père et mère à la foi(s).  Un homme dont « le seul cadeau » qu’il ait fait à son fils «  c’est de ne pas savoir dessiner »

Le livre se lit vite, d’une traite, difficile de couper  la parole à quelqu’un qui en a gros sur le cœur. L’année est passée. Le kaddish aura-t-il participé à l’accomplissement du travail de deuil ? Se relève-t-on jamais de la mort de ses parents ? « Ne me secouez pas, je suis plein de larmes »[1]


[1] Calet, Henri. Peau d’ours. Editions Gallimard. Paris, 1958.

[Fiche du livre]

"Tanguer" mais ne pas tomber

 

Un article de Marie-Jeanne Le Roux dans le Courrier de l'Ouest Angers (31 juillet 2016) à propos du dernier livre de Catherine Malard [note du livre "Tanguer"]

Catherine Malard s’est replongée dans les années soixante pour ce nouveau roman qui tourne autour d’un couple, Elvire et Marceau : « Je me suis inspirée des figures parentales », raconte l’écrivaine installée à Soulaines-sur-Aubance.
« Mon père était garagiste comme Marceau. Il lui ressemble un peu, c’était un personnage très complexe. Elvire est une figure de la femme mariée de ces années-là ».
Alors que l’un se rassure dans un quotidien bien ordonné et très routinier, l’autre s’évade de ce carcan matrimonial en rêvant d’échapper à son quotidien domestique. « Je voulais aborder la question de l’émancipation de la femme dans les années soixante-dix »....

Congo Requiem

 

Note de lecture de Martine Leroy Rambaud

Ce livre est la suite de Lontano et on retrouve la famille Morvan, en proie aux mêmes démons et aux mêmes dilemmes. Le père et le fils aîné sont en Afrique au début du roman, l'un pour ses projets d'exploitation minière à peine légaux, l'autre pour tenter de résoudre l'énigme liée aux meurtres perpétrés dans la lignée de l'homme clou et dans lesquels son père n'est pas étranger. Quant à la fille, Gaëlle, et son frère Loïc, tous deux tourmentés par diverses addictions, ils vont se retrouver, eux aussi, face aux maléfices de l'homme-clou et de ses adeptes. Parviendront-ils à atteindre une certaine sérénité ? Et à quel prix ? Un deuxième tome tout aussi addictif que le premier.

Un jardin à la cour

 

Note de lecture de Martine Leroy Rambaud

Je suis un homme qui essaie d'écrire au-delà du lecteur, pour ce lectorat invisible que sont ceux et celles qui ne saent ni lire ni écrire ", indique Abdel Hafed Benotman en avant-propos de son dernier livre Un jardin à la cour, (Ed. Rivages). Dernier livre, car Abdel Hafed Benotman est décédé en février 2015 près avoir passé une partie de sa vie en prison, suite à des braquages. C'est en prison qu'il découvre l'écriture et écrit une série de textes, dont le titre de ce dernier ouvrage et des nouvelles. Liberté de ton pour cet auteur dont la voix, le style, les cris d'écorché vif font penser à Céline. Abdel Hafed Benotman harangue, apostrophe, mais sait aussi se faire poète. Et, dans tous les cas, nous touche par sa sincérité.

Les salauds devront payer

 

Note de lecture de Martine Leroy Rambaud

Noir aussi, comme au fond d'une mine de charbon, Les salauds devront payer, d'Emmanuel Grand. Dans une région où les derniers à avoir eu un vrai boulot, un CDI, ce sont les grands parents, un drame se noue : une jeune fille, Pauline, est retrouvée étranglée. Elle se droguait, avait emprunté de l'argent pour fuir au Brésil. Gardons-nous des raisonnements trop simplistes, préconisent le commandant Eric Buchmeyer et sa nouvelle coéquipière, Sahila Derrière les apparences se cachent des rancoeurs et des rancunes. De vieilles blessures toujours à vif. Dans une atmosphère à la Chabrol, Emmanuel Grand distille les indices comme un gibier blessé perd ses plumes dans sa fuite ; il dresse le portrait d'une région truculente certes, mais aussi plaque tournante de la drogue, où  la mondialisation a déjà broyé les usines et laminé les espérances.

Dans la lignée du dernier Lemaître ou de P. Dessaint, ce livre parle de vengeance sur fond de misère sociale.

Il reste la poussière

 

Note de lecture de Martine Leroy Rambaud

On connaît Sandrine Collette pour l'âpreté de ses personnages ("Des noeuds d'acier", en 2013) ou des lieux ("Les fourmis blanches" en 2015). Tous deux sortis en poche, ainsi qu' "Un vent de cendres" (2014). Le dernier paru chez Denoël, cette année, réunit des deux éléments.  Dans un style toujours aussi corseté, "Il reste la poussière" raconte l'histoire d'une famille. On est en Patagonie, dans une de ces petites estancias qui élèvent, vaille que vaille, boeufs et moutons. Grignotées, jour après jour, par de grandes exploitations et des feed-lots.  Mais aussi par les conséquences du changement climatique.

Là vivent une mère et ses quatre fils. Le père, parti. Disparu. Elle reste seule face au vent, aux aléas climatiques, aux incertitudes, aux autres hommes. Un contexte qui n'incite pas à la mansuétude. "J'aurais dû les noyer à la naissance, comme des chatons, après c'est trop tard, ils ont ouvert les yeux", dit-elle de ses fils. Ses fils aînés, des jumeaux, le benjamin Rafaël, souffre-douleur des deux premiers et Steban, quasi mutique peut-être d'avoir vu ce qu'il ne fallait pas.  

Le livre racontre l'apreté des choses, la cruauté des hommes et du monde. Le livre parle des conditions de travail et des relations humaines, au sein d'une fratrie, entre la mère et ses fils, entre paysans, entre femmes et hommes.

Avec cette question : comment préserver son humanité dans un monde hostile ?  

Sandrine Collette met le focus sur chacun des personnages : la mère, les jumeaux, mauro et Joaquin, Steban mais c'est le parcours singulier de Rafaël que l'on suit de plus près. Malmené par ses frères aînés, il trouve du réconfort auprès d'un des chiens, Trois, et son cheval, Halley. Et de la nature, en dépit de sa dureté. Un jour qu'il est parti récupérer des chevaux, il fait une rencontre qui peut changer le cours de sa vie. Il reprend la route et arrive en vue de l'estancia … C'est noir comme on les aime.

De nos frères blessés

 

Note de lecture de P. Diaz Munoz

La réussite de Joseph Andras, l’auteur,  c’est de ne pas avoir écrit une biographie supplémentaire sur Fernand Iveton, mais un roman, tant par la structure du livre que par l’exploration de la « vraie » vie de Fernand et sa famille.

L’auteur a  une écriture très particulière où d’un paragraphe à l’autre on change d’époque, de point de vue, où les flash-back sont nombreux. Au risque de se perdre parfois, cette écriture exige une lecture attentive, surtout pour ceux ou celles pour qui l’ « affaire Iveton »[1], et aussi l’ « affaire Maillot » qui croise la vie de Fernand, n’est pas familière.

Un très beau livre sur Fernand Iveton, militant indépendantiste algérien. Ou plus exactement un très beau livre sur Fernand et Hélène, sa compagne. En effet Hélène est un personnage à part entière, pas ce second rôle souvent dévolu aux femmes des « héros ». A côté de passages rappelant les horreurs de « La Question » d’Henri Alleg, ceux sur Hélène sont lumineux de joie de vivre, de tendresse.

Fernand, lui, communiste investi dans la lutte nationale algérienne, n’est justement pas un héros. Il reste un être de chair, de sang et de sentiments humains, de doutes. Certainement pas très au fait de la théorie, encore moins de ce qui se passent au même moment dans les pays du « socialisme réellement existant », mais avec un bon sens de classe, une empathie  pour ceux qui souffre, mais aussi une envie de profiter de la vie. Avec aussi une idée simple, mais pas si souvent partagée que « la fin ne justifie jamais les moyens » : son refus de l’attentat aveugle en est l’illustration.

Les passages sur la vie des quartiers populaires d’Alger font écho au beau livre autobiographique de Bejamin Stora sur sa vie d’enfant à Constantine (« Les clés retrouvées », parution 2015).


[1] Le soutien pour le moins frileux du Parti Communiste de l’époque et le cynisme criminel d’un René Coty (Président de la République), d’un Guy Mollet (Président du Conseil) et de François Mitterrand (Ministre de la Justice) risquent d’être des révélations pour les plus jeunes générations !

 

 [Fiche du livre]

Le silence de mon père (recension)

 

Note de lecture de RLL

Le silence de mon père est un récit tendre, drôle, émouvant, pudique et flamboyant. « Je ne sais pas qui est mon père », ce père désormais enfermé dans ce silence provoqué par un AVC qui l’aura rendu aphasique. Doan Bui est d’origine vietnamienne. “ Ma famille me paraissait vide, sans racines, sans lieux à épingler sur une carte. Un château de sable sans fondations.” Grand reporter de l’Obs, prix Albert Londres pour son reportage «Les Naufragés du rêve européen», elle réalise qu’elle ne sait  rien de ses origines.  

Le récit se déroule entre Le Mans, Paris et le Vietnam. Un récit sous la forme d’une enquête 2.0 où se mêlent des pages d’une tendresse infinie sur l’enfance, le père, la mère, la famille, des messages sur WhatsApp et des échanges par emails. Mais aussi des descriptions très personnelles des ruelles d’Hanoi, des aspects peu connus des subtilités de la langue et la culture vietnamienne. Un récit nourri de recherches sur Google, de conversations par Skype où se glisseront Baudelaire, Camus, Ovide, Scarlett O' Hara, Ulysse 31 et tant d’autres. Il y a aussi la délicatesse de très belles pages révélant des secrets de famille ou des blessures intimes extrêmes qui rendent le récit bouleversant. 

Au-delà de l’histoire personnelle, Doan Bui  rejoint l’universel en donnant à comprendre avec drôlerie parfois, subtilité toujours, la question des origines, de l’émigration,  de l’intégration. Il est question de déracinement, d’exil, de honte, d’imposture, de la difficulté à être français et de "lutte des classes" entre ceux qui lisent Télé 7 jours et ceux qui lisent Télérama.  

Apporter la preuve de sa nationalité française, s’adresser à l’état civil de Nantes, fouiller dans les chemises en carton du service des archives des naturalisations, Le silence de mon père résonnera d’une manière toute particulière pour les femmes et les hommes qui pour une raison ou une autre auront dû quitter leur pays d’origine et auront fait le choix de la France, pays dit d’accueil.  

L'ombre animale

 

Recension de Martine Leroy Rambaud 

Dans un  village éloigné de tout, une voix s'élève. La voix d'une femme. La voix d'un cadavre. S'appuyant sur le culte vaudou qui attribue aux morts la capacité de tout comprendre, cette voix raconte l'histoire d'un village et de ses habitants, l'histoire de sa famille et son départ pour la capitale.

Du fond de sa tombe, elle dit la violence, la guerre, l'affrontement, la ville inhospitalière et le roman glisse dans le noir. Elle aura évité tout cela : " je suis le rare cadavre qui n'ait pas été tué par un coup de magie, un coup de machette dans la nuque ou une expédition vaudou( …) je suis morte de ma belle mort, c'était l'heure de m'en aller, c'est tout ". Ainsi commence L'ombre animale, de Makenzy Orcel (Ed. Zulma). La mort avec son odeur d'oignon frit l'a envahie et ce statut lui donne le droit de parler, de dire, de dénoncer dans une longue mélopée de plus de 330 pages, haletantes, sur le souffle. De dire aussi la beauté de la vie et les moments de grâce.  Elle passe de l'apaisement (je ne suis pas morte, je vais à ma rencontre) à la révolte. L'ombre animale, dresse aussi le portrait de la société haïtienne et du sort réservé aux femmes. " Toi, bonne à tout subir et à tout faire ", dit la défunte à sa mère. Quelque chose de viscéral émane de ses propos qui prend des allures de prophétie. Un flux ininterrompu, un chant onirique tissé, entrecroisé qui convoque le père, la mère, le frère, l'Envoyé de Dieu, l'Inconnu et les loups avides. Cette voix âpre, incandescente issue d'un remarquable travail sur la langue et d'un subtil maillages des récits emporte le lecteur dès les premières lignes.  C'est envoûtant. Jubilatoire. Noir et festif.

C'est à lire à voix haute ou à mi-voix.

Makenzy Orcel nomme le père et le frère du roman de ses propres nom et prénom. " Pour vivre les expériences de ces personnages ", dit-il. " Se mettre à leur place ". Son écriture dans la voix d'une femme répond aussi à son souhait de donner la parole " à celles qui agissent ", les " potomitan ".

Un jour nous serons humains

 

Recension de Martine Leroy Rambaud sur la pièce de théâtre "Un jour nous serons humains"

Un jour dans un hôpital psychiatrique, David Léon entend une femme dire en prenant le ciel à témoin  : «  un jour je serai humaine  ». Le texte de la pièce est né de cette phrase.

L'écriture a mis du temps. Elle est intervenue au moment des images de la Syrie. " La thématique du texte, explique David Léon, c'est la violence, la répétition de la violence, entre eux, envers les autres et envers la nature. La catastrophe est démultipliée, les hommes et la nature sont détruits. Le constat de la destruction est là et j'ai misé sur le fait que la parole pouvait restituer des images " (...)

Tout le texte, assez court mais très dense, va porter sur notre capacité à être humains, à rester humains. Le texte est traversé par des images très fortes ; des films, des vidéos, des images apparaissent, très charnelles, des visons quasi apocalyptiques avec, en contre point en quelque sorte, un homme ou une femme, debout, planté là, qui prend la parole et qui s'adresse à d'autres. Qui les invective. Qui les harangue. Qui les supplie. Un texte parfois suffocant. Le langage avance en circonvolutions, en incantations ; on pourrait dire que le texte tournoie, un peu comme un derviche, avec une  interpellation aux oiseaux qui tournoient eux dans le texte.

En exergue de son livre, l'auteur fait référence à Gilles Deleuze : " l'écrivain est responsable devant les animaux. Ecrire non pas pour eux, mais écrire à la place des animaux qui meurent ".

 

Extrait :

; et car j’ai dit arrêté net là / stoppé net là / j’affirme désormais que nous avons davantage d’éléments en commun qui —nous séparent —qui nous isolent — qui nous scindent — les uns les autres que d’éléments en commun qui nous rassemblent les uns les autres ; et car il est temps j’ai dit que nous parlions enfin de tous ces éléments en commun qui — nous séparent — qui nous isolent — qui nous scindent — les uns les autres au lieu qu’ils nous rassemblent j’ai dit et non j’ai crié nous ne sommes pas humains un jour nous serons humains j’ai crié ; arrêté net là / stoppé net là / je regardais littéralement subjugué l’apparition de ces crevasses dans les nuages le dévoilement de ces trouées des plaies j’ai crié cautérisées par le soleil ; arrêté net là / stoppé net là / je regardais le déploiement de ces champs et j’ai dit n’écoutant alors rien d’autre que les vents traversant ces coteaux sur la pente ;

La guerre n'a pas un visage de femme

 

Article paru dans L'OBS - 8 novembre 2015

« .. Je comprends encore plus vite ce que Svetlana veut montrer. Elle est une passeuse, une diseuse, une conteuse de vie de femmes. Elle écrit une histoire des sentiments de femmes russes durant la deuxième guerre mondiale,  envoyées au front combattre l’ennemi nazi.

Mais pas n’importe quelles femmes. Des femmes guerrières, combattantes, tireuses d’élite, conductrices de char, sapeures, infirmières au front,  blanchisseuses civiles pour l’armée, résistantes,  chirurgienne lieutenante-cheffe, simple soldate.

Elle écrit bien Svetlana, des paragraphes de vie de jeunes filles qui se sont enrôlées pour défendre leur patrie dès l’âge de 16 ans pour certaines. Ces récits semblent des anecdotes, mais en réalité c’est tout simplement la guerre racontée par des femmes.

Nous n’avons jamais lu la guerre vécue par des femmes. Pour ma part c’est la première fois que j’ai dans les mains de telles histoires.

Sveltana respecte la parole des femmes après des dizaines d’années de silence... »

Marie Ulitsky - coup de coeur "Une vie entière"

 

Coup de coeur

Robert Seethaler est né à Vienne en 1966. Il vit actuellement à Berlin. Il est aussi acteur et scénariste. Une vie entière est son 5ième roman. Le Tabac Tresniek, son premier roman traduit en français en a fait  un auteur reconnu en France .

Une Vie entière lui a valu le titre de meilleur auteur de l’année par les libraires allemands.

Sa vie entière, Andreas la passera dans un petit village de montagne. Au début du 20è siècle la vie y était rude et les gens endurcis au mal et à la souffrance, façonnés par le climat et la géographie.

Le roman commence en 1933. 1933, c’est l’arrivée de Hitler au pouvoir en Allemagne, le lecteur le sait, mais il n’en est pas fait mention  à ce moment du roman.

Andréas Egger, le personnage principal, a alors 35 ans. Il a été recueilli à 4 ans  par un fermier qui le bat cruellement....

Lucien Toulan - coup de coeur "Mélancolie d'Emmanuel Berl"

 

Coupde coeur

Pourquoi s’intéresser à Emmanuel Berl ?

- Lui dont les livres sont absents des librairies, lui que Patrick Modiano qualifiait d’« homme de plage »…

-De mon côté, tout est parti d’une question qui m’avait été posée et qui portait sur l’auteur de cette phrase : « la terre, elle, ne ment pas ». J’étais resté sur ce paradoxe : comment un écrivain juif comme Emmanuel Berl en était-il venu à rédiger les discours du Maréchal Pétain du 23 et du 25 Juin 1940 ? 

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Autobio-graphismes : Bande dessinée et représentation de soi

 

Note de lecture de Gilles Alvarez sur le site de l'APA (20 septembre 2015)

"On se souvient que sous l’égide de plusieurs Centres de Recherche Universitaires avait eu lieu, début 2013 à Clermont-Ferrand (cf. FAR n° 63), un passionnant colloque international qui réunissait des spécialistes sur la question des convergences et divergences entre écritures autobiographiques et littérature graphique. À l’étude : l’autobiographie dessinée devenue un genre en pleine extension, avec un corpus important et renouvelant souvent par sa diversité et son inventivité les règles traditionnelles du récit de soi...."

Michel Paquier - coup de coeur "D'ailleurs les poissons n'ont pas de pieds"

 

Coup de coeur

Jón Kalman Stefánsson est né à Reykjavik en 1963 ; il a écrit « sur le tard », après avoir exercé plusieurs métiers, mais en Islande c’est un romancier, poète et traducteur reconnu. C’est son quatrième livre seulement publié en France, après la trilogie amorcée en 2010 avec « Entre ciel et terre » et poursuivie avec « La tristesse des anges » et « Le cœur de l’homme » (Gallimard). Cette trilogie, qui racontait la vie des pêcheurs, dans un petit fjord islandais éloigné de tout,  à la fin du XIXème siècle,  reste pour moi l’une des plus belles découvertes de ces dix dernières années !..

Ce quatrième roman est différent des trois précédents. L’auteur n’a pas changé sa manière d’écrire, il parle toujours de l’Islande, mais son récit se déploie sur trois générations au moins, et même quatre si on ajoute la période d’aujourd’hui, celle de la narration et des propres enfants du personnage central, Ari. Ces trois générations vont se superposer dans le récit comme dans un mille-feuilles.

L’histoire d’Ari est racontée par un de ses cousins, dont on ne connaîtra jamais le prénom. Ari a la cinquantaine ; il revient du Danemark, où il a travaillé pendant deux ans comme éditeur, éditeur de collections du genre « Le bonheur en 10 leçons »… mais aussi, grâce à ces publications qui se vendent bien,  de romans d’auteurs importants et ...

Françoise Boutet - "Un amour impossible" de Christine Angot

 

Coup de coeur

A la 1ère personne, la narratrice raconte la rencontre de ses parents à Châteauroux sous le signe de la chanson de Dalida : "Notre histoire c'est l'histoire d'un amour". Rachel Schwartz, petite secrétaire d'origine juive, est tout de suite fascinée par Pierre Angot, cet homme cultivé et charismatique auprès duquel elle "découvre un monde".

Pierre part pour Paris, il propose à Rachel de le suivre mais ne veut pas l'épouser. Elle refuse de quitter Châteauroux, et accouche seule de l'enfant que Pierre et elle ont voulu ensemble.

J'arrête là ce résumé qui, par cette mise à plat chronologique, ne rend pas compte de la force du livre.

Car la force de ce livre, c'est précisément qu'il consiste en l'élaboration  d'une vérité intime via la reconstruction du parcours de trois vies: celle de la mère de l'auteur, celle de la narratrice, et celle du père. C'est à une quête-enquête que se livre Christine Angot, jusqu' à la résolution finale: lorsque dans une grande scène d'explication, Rachel, 83 ans, et sa fille Christine se retrouvent pendant plusieurs semaines dans le même café, et que le lecteur assiste à la levée du malentendu mère/fille (Rachel  répond à la question de Christine: "pourquoi tu n'as rien vu ?"), ...

Cécile Parent - "Un Papa de sang" de Jean Hatzfeld

 

Coup de coeur

L’auteur a déjà écrit sur le sujet, le génocide rwandais 1994 : Dans le nu de la vie (2001). Une saison de machettes (2003)

La stratégie des antilopes (2009) et Englebert des collines en 2014. (J’avais déjà repéré cet auteur pour son essai en 1994 sur la guerre en Bosnie : « L’air de la guerre »).

Tous ces livres sont remarquables. Ni essais, ni reportages stricts, ni romans… livres inclassables.

Hatzfeld est le haut-parleur des victimes rescapées du génocide rwandais et  aussi des acteurs de ce génocide ; dans ce livre, il est le haut-parleur de leurs conjoints et surtout de leurs enfants. Il favorise l’émergence de leurs témoignages et coule son écriture  dans leur voix.

Un brin d’analyse parfois, ultra discrète et toujours profonde.

Pas de bavardage, encore moins de voyeurisme. Un livre plein de pudeur et de respect....